Louis-Bernard Robitaille est sans nul doute le plus français des Québécois. Installé à Paris depuis 1972, le correspondant de La Presse y a vu défiler nombre d'artistes de chez nous, de Robert Charlebois à Xavier Dolan. Son nouveau livre, La conquête de Paris, raconte la petite histoire de ceux qui y ont fait leur marque.

Alain de Repentigny LA PRESSE

«D'une certaine manière, on peut dire que j'ai été le seul à être là pendant 38 ans», dit Louis-Bernard Robitaille sur le ton de l'évidence. Trente-huit années au cours desquelles le journaliste québécois a vu son métier se transformer et la culture y occuper de plus en plus de place.

«À l'époque, on m'avait dit quelque chose comme «surtout pas de papier culturel», un peu comme si on me disait «tu t'es bien amusé à faire ces papiers-là, mais ce ne sont pas des papiers sérieux.» C'était des non-papiers qu'on passait quand même, mais les vrais papiers portaient sur la politique. Depuis 15 ans, franchement, la culture est devenue un très gros vendeur qui compte pour 30 ou 40 % de mes papiers.»

Entré à La Presse en 1968, Louis-B. s'est installé quatre ans plus tard à Paris où il avait déjà fait une saucette. Il a aussitôt été le témoin privilégié du succès des Charlebois, Vigneault, Dufresne et Carole Laure - une fonceuse celle-là - puis il a vu s'imposer ceux qu'il qualifie de chefs d'orchestre: les Plamondon et Rozon qui ont ouvert des portes à plusieurs artistes québécois.

S'il laisse parfois transparaître ses goûts - Charlebois et Desjardins comptent parmi ses préférés - Robitaille ne se considère pas comme un critique. «En général, ça concerne des spectacles que les gens ont déjà vus au Québec et, de toute façon, je n'ai pas envie de faire ça, explique-t-il. Je fais plus de commentaires en politique. Dans les spectacles, je me le suis autorisé dans certains cas parce que je trouvais ça particulièrement bien ou vraiment épouvantable. Je pense que Lynda Lemay ne va pas me donner d'interview de sitôt...»

Robitaille s'emploie surtout à mesurer l'impact réel de l'artiste venu d'outre-Atlantique, en tenant compte des codes qui régissent le showbiz français. «Je ne suis pas le journaliste qui accompagne la production, dit-il. Dans le domaine des variétés, parfois, c'est l'agent à Paris qui téléphone à un journal et qui dit c'est formidable, la salle était pleine... Au cinéma, le vrai triomphe, c'est Denys Arcand avec 1300000 spectateurs deux fois. Mais il y a eu des échecs aussi. Si un film est lancé dans 400 salles et qu'il fait 70000 entrées, c'est un gros échec.»

Cette liberté lui a aussi permis de remettre les pendules à l'heure quand les journalistes québécois invités aux frais de la princesse à voir le premier Starmania à Paris se sont cru obligés de descendre le spectacle pour se dédouaner, affirme-t-il: «La réaction des journalistes était aberrante. Le disque avait vendu 100000 exemplaires, ce qui était déjà pas mal pour l'époque, et ils avaient rempli le Palais des congrès pendant un mois. Ce n'était peut-être pas l'affaire du siècle, mais c'était un gros succès. Quand j'ai vu que tout le monde le descendait, je trouvais ça incroyable. À cause de ça, Gilles Talbot a annulé tout de suite la production qui devait se faire à Montréal.»

Des pionniers aux mutants

La conquête de Paris, auquel est attaché un projet de documentaire qui serait coproduit avec la France, est forcément un bouquin moins littéraire que ne l'ont été les romans (Le zoo de Berlin, Long Beach) ou même les essais (Ces impossibles Français) de Robitaille. Mais on y retrouve quand même, à plus petites doses, le souffle et l'humour particuliers de l'auteur.

L'intérêt principal de ce livre est ailleurs. Qui d'autre que Robitaille peut se vanter d'avoir été témoin de la colère publique de Luc Plamondon le soir de la première du spectacle Lily Passion parce que son nom ne figurait pas parmi les remerciements alors qu'il avait passé un an à aider Barbara à en écrire les textes? Qui d'autre aurait pu raconter dans le détail le «match de boxe» entre Diane Dufresne et des chahuteurs lors d'un spectacle en 1973 dans un papier qui a valu à Robitaille la «vindicte éternelle» de Diane la chasseresse?

Trente-huit années plus tard, Louis-Bernard Robitaille est le témoin du succès de ceux qu'il appelle les mutants: les Coeur de pirate, Pascale Picard, Cowboys fringants et Xavier Dolan «absolument hallucinant, qui va deux fois à Cannes, mais comme si c'était la porte à côté». Des artistes qui, comme Robert Lepage, «ne sont ni complexés ni obnubilés par la France; pour eux, ce n'est pas une priorité».

Rien à voir avec l'ancêtre Félix - «un cas à part, la première grande vedette dans la chanson à texte avant Brassens et les autres» - ni avec les artistes «intrépides et solitaires» qui, dans les années 70, débarquaient «sur une terre encore inconnue sans savoir s'ils allaient être massacrés par les indigènes ou portés sur leurs épaules». (p. 71)

«C'était un peu du bricolage, parce que le bricolage marchait encore à l'époque; il n'y avait pas l'internet, même pas le téléphone, explique Robitaille. Aujourd'hui, les mondialisés et les extraterrestres, même les chanteurs à texte, arrivent avec une grosse machine, de gros imprésarios. En réalité, on est passé des pauvres cousins perdus à la campagne et rigolos à des gars et des filles qui sont vraiment des gagnants. Et tout ça a commencé, évidemment, avec Céline Dion.»

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La conquête de Paris. Louis-Bernard Robitaille. Les Éditions La Presse, 272 pages.