Il y a un art de la lecture qui ne s'apprend que seul dans la liberté de l'intelligence, le plaisir de la curiosité et dans l'effort car «lire c'est long», comme l'écrivit Bernard Frank dans l'un de ses carnets; quand on est un lecteur artiste comme l'était Frank, comme l'est Milan Kundera, on fait son chemin (on s'engage dans la route du soi) en évitant les sentiers battus, on s'enfonce dans le bois de la littérature en trekkeur bien chaussé, intrépide; à la longue, la vue aiguisée, le mollet solide, on fabrique son panthéon et quand on est un libre liseur comme Kundera, il arrive que dans le temple se retrouvent le cadavre d'Anatole France et le squelette de Louis-Ferdinand Céline...

Robert Lévesque, collaboration spéciale LA PRESSE

Le libre lecteur se méfie des listes noires comme des listes blanches. Il n'aime pas ce qu'il faut aimer, ne déteste pas ce qu'il faut détester. Il lui arrivera d'aimer plus que les autres, de détester plus que les autres, mais personne ne l'oblige à s'aligner dans la rectitude consensuelle ou l'originalité pittoresque. Un tel lecteur que Kundera bouscule les idées reçues jusque dans le rang des avant-gardes; ainsi France et Céline, qu'il réunit crânement.

 

C'était un soir à Paris. Immigré de fraîche date, Kundera mentionne dans la conversation le nom d'Anatole France; Cioran lui glisse à l'oreille: «Ne prononcez jamais ici son nom à haute voix, tout le monde se moquera de vous.» Cette anecdote, Kundera la ramène pour ergoter sur la notion des «listes noires», rappelant au passage qu'en 1913 Apollinaire, dans un manifeste, divisait les artistes en «merdes» et en «roses»; les merdes étaient Dante et Shakespeare, les roses lui et Picasso! «Ce manifeste, charmant et drôle (la rose qu'Apollinaire offre à Apollinaire), me régalait», persifle le nouvelliste de Risibles amours...

Sur la liste noire depuis que les Surréalistes crachèrent sur sa tombe (titre du pamphlet: «Un cadavre»), France s'est fait passer dessus par toutes les avant-gardes, contrairement aux Proust, Rimbaud, Mallarmé qui ont droit à tous les saluts. Kundera, chez France, a trouvé une lumière dans la nuit tchéco-soviétique. «Le seul livre capable de me dire quelque chose de lucide sur ce monde inconnu a été Les dieux ont soif», écrit-il, se libérant du snobisme convenu envers celui dont la plume impeccable avait campé le théâtre de la Révolution et de la Terreur de façon plus exploratrice que dénonciatrice.

Lecteur libre, il reconnaît Beckett et Francis Bacon comme des «isolés qui referment un chemin dans l'histoire de l'art» car «leur modernisme ne répond plus à la modernité qui les entoure». Ironiste depuis son entrée en littérature avec La plaisanterie, il affirme que «le régime politique idéal est une dictature en décomposition, car l'appareil oppressif est défectueux mais toujours là pour stimuler l'esprit critique et moqueur». Critique et moqueur, l'art du lecteur Kundera.

Une rencontre

Milan Kundera Gallimard, 204 pages, 29,95$

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