Plus encore en retenue, plus encore en concision et en ramassé, en délicatesse d'approche, le 12e roman de Jacques Poulin est la suite immédiate du précédent, comme si La traduction est une histoire d'amour avait été en 2006 un premier tome et que L'anglais n'est pas une langue magique en était le second, livré au lecteur dans l'attente d'autres divisions, d'autres mouvements, qui formeront une suite dans le sens musical du terme, suite funèbre légèrement souriante, une suite en fa bémol, car c'est ainsi que je l'entends...

Robert Lévesque, collaboration spéciale LA PRESSE

Même thème, le temps qui passe, l'amour qui ronronne; mêmes motifs, un appartement dans une tour rue Saint-Jean, un chalet isolé à l'île d'Orléans, un cimetière à l'abandon; même personnages, l'écrivain Jack Waterman, son amie irlandaise Marine, leur protégée Limoilou sortie des ravages de la défonce, le souvenir du père («il ressemblait à l'ancien acteur Errol Flynn»), mais, cette fois-ci, progression importante de la suite, l'entrée en partition de Francis, le «petit frère» du vieux Waterman (il a 50 ans mais estime «n'avoir que peu de temps à vivre») qui prend en mains la narration, la relève, un doux rêveur qui ne fait pas trop la différence entre l'imagination et la réalité et qui est un «lecteur sur demande». Jack et Francis, même obsession de l'écrit, même combat.

 

Plus qu'avant, Poulin précise cette obsession de la lecture, des métiers du livre, en revenant à la source paternelle, à cette véranda aux multiples fenêtres au-dessus du magasin général de son père (il le situe dans les Cantons-de-l'Est, dans la biographie de Poulin, il faudra le resituer en Beauce), un père qui ne lisait que des magazines, mais qui avait construit cette galerie vitrée avec deux rayonnages de bibliothèques dont se rappelle Francis: «Le soleil qui inondait la galerie vitrée où je m'installais pour lire, chez nous à la campagne.»

L'oeuvre entière de Jacques Poulin sera cette recherche de la lumière dans laquelle, enfant, il entra dans l'univers de la littérature.

Francis, donc (ainsi nommé pour saluer Félix Leclerc), est lecteur sur appel. Une des composantes de ce second mouvement de la suite entreprise avec La traduction... est de nature policière. Une femme, qui lui a demandé de venir chez elle lui lire quelque chose, disparaît. Un enquêteur s'en mêle, mais laissons cela...

À Limoilou, par amour, par tout ce qui lui ressemble, il lit le Journal de Lewis et Clark, l'expédition pour découvrir une voie fluviale vers le Pacifique, alors que son frère Jack (absent-présent) s'acharne à écrire un roman sur les origines de l'Amérique française. Mais laissons cela aussi...

Le nouveau roman de Poulin (qui maintient haut son art du récit en émotion contenue) est une élégie aux amours durables, aux lectures tenaces (Steinbeck, Hemingway, Grandbois), aux sports qu'il ne pratique que par procuration dans les états oniriques de son double et cadet Francis se prenant pour Jacques Plante, Rusty Staub et Andre Agassi...

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L'anglais n'est pas une langue magique

Jacques Poulin

Leméac/Actes Sud, 159 pages, 15,95$

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