Un poteux de Beauce devenu dévot de Krishna. Un adolescent intimidé, métamorphosé en auteur de tuerie. Un quart-arrière d’une équipe de football qui meurt. La collection Leméac jeunesse, qui fête ses 10 ans, frappe avec des sujets forts, rendus avec une écriture aussi nuancée que la réalité.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

C’est un succès : trois titres ont remporté le prix du Gouverneur général jeunesse (Un été d’amour et de cendres d’Aline Apostolska en 2012, Le jardin d’Amsterdam de Linda Amyot en 2014 et Hare Krishna de François Gilbert en 2016) et cinq ont gagné le Prix jeunesse des libraires du Québec (dont Au carrefour de Jean-François Sénéchal, en 2019). Détail : au total, à peine 34 romans ont été publiés chez Leméac jeunesse – deux autres sont attendus le 19 février.

« Choisis ce qui te touche »

Leméac Jeunesse est né d’une conversation entre Jean Barbe, alors directeur de l’éditorial chez Leméac, et l’auteur Maxime Mongeon. « Jean m’a dit : “Écoute, Maxime, toi, tu as été prof au secondaire et directeur d’école, raconte le principal intéressé. Tu connais le milieu jeunesse. Pourquoi on ne part pas une collection ?” »

La ligne éditoriale a été définie simplement. « On s’est dit : on ne se donne pas de limite d’âge, on ne se donne pas de format et on ne veut pas non plus avoir de style, résume Maxime Mongeon, devenu directeur de Leméac jeunesse. Lise Bergevin [ex-directrice générale de Leméac, morte en juillet dernier] m’avait dit : “Tu es là pour exercer ta subjectivité. Choisis ce qui te plaît, ce qui te touche.” »

Les romans mettent en scène des adolescents, mais ils peuvent être lus – et appréciés – par des adultes. « Je pense qu’il faut éviter de s’adresser à des adolescents et d’écrire pour eux, estime Maxime Mongeon. Il faut écrire pour soi d’abord. »

Au risque de brusquer le milieu scolaire ?

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Maxime Mongeon est directeur de Leméac jeunesse, qui publie depuis 10 ans des romans forts pour adolescents. « J’aime mieux tirer vers le haut que vers le bas », dit-il.

Selon mon expérience, sur 10 profs, il y en a toujours un qui est original. Lui, il fait lire toutes sortes d’affaires à ses élèves. Il les accompagne, il ne va pas dans la facilité. Au départ, j’ai dit : “Visons ce 10e prof. Ce sera notre créneau.”

Maxime Mongeon, directeur de Leméac jeunesse

Étudiés au secondaire

En fait, bien plus qu’un enseignant sur dix a reconnu la pertinence de ces courts romans, dans lesquels les garçons sont souvent présents. « Dans l’exercice de mon travail auprès des écoles, je vois que l’intérêt pour la collection jeunesse de Leméac ne faiblit pas », assure Martine Dulude, de la librairie Le Fureteur de Saint-Lambert.

Tous les thèmes sont permis. « C’est quand ils nous apparaissent un peu surprenants qu’ils m’intéressent le plus », admet Maxime Mongeon. Il cite L’enfant mascara, de Simon Boulerice, inspiré d’un meurtre transphobe dans une école secondaire de Californie.

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L’Enfant mascara, de Simon Boulerice, publié chez Leméac jeunesse en 2016, et Henry et moi, de Cécile Gagnon, paru en 2019

Martine Dulude évoque Henry et moi, de Cécile Gagnon. Ce titre, qui traite de désertion en temps de guerre et du philosophe Henry David Thoreau, « me confirme qu’il s’agit d’une collection audacieuse et de grande qualité, qui fait confiance à l’intelligence des lecteurs et à leur capacité à sortir des séries populaires », souligne la libraire.

Nouveautés

Ce printemps, Leméac jeunesse fait paraître deux nouveautés. Mayapur, de François Gilbert, dernier volet de la trilogie entamée avec Hare Krishna et Hare Rama. On y suit Mikael, jeune Beauceron qui part en quête identitaire en Inde. François Gilbert apprécie le fait que ses livres fassent partie d’une collection « de grande qualité, qui sort des sentiers battus », dit-il.

Rap pour violoncelle seul raconte comment Malik, forcé de faire des travaux communautaires dans une résidence pour personnes âgées, rencontre un vieux malcommode. C’est le premier roman publié par Maryse Pagé chez Leméac jeunesse. « J’ai poussé ma démarche d’écriture encore plus loin grâce à Maxime Mongeon », témoigne l’autrice.

Pour ses 10 ans, Leméac jeunesse réédite en un seul volume Eux, Nous et Lui, de Patrick Isabelle, trois romans bouleversants offrant différents points de vue sur une fusillade dans une école. Histoire de marquer le coup, la collection s’est aussi offert de nouvelles couvertures, signées Catherine Marchand.

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Pour ses 10 ans, Leméac jeunesse réédite en un seul volume Eux, Nous et Lui, de Patrick Isabelle, en plus de publier deux nouveautés : Rap pour violoncelle seul, de Maryse Pagé, et Mayapur, de François Gilbert.

L’avenir de la lecture

Ensuite ? « On a toujours dans les cartons l’idée de sortir une collection pour les lecteurs un petit peu plus jeunes », glisse Maxime Mongeon. Le regard de Leméac jeunesse se tourne aussi vers l’étranger : deux titres de Jean-François Sénéchal seront bientôt traduits, Le boulevard en italien et Au carrefour en allemand.

Peut-on penser que les jeunes continueront de lire – et pas que des textos ? « Les ventes nous prouvent qu’ils lisent encore », répond Maxime Mongeon. Soit, mais souvent parce qu’ils sont obligés de se coltiner les œuvres imposées par leurs profs…

« Je suis un peu naïf, mais j’ai l’impression que tenir un beau livre, bien écrit, qui te fait vivre une émotion, qui te bouleverse, ça marche encore, poursuit le directeur. Peut-être qu’en bout de ligne, les jeunes lisent moins. Mais l’expérience d’avoir cette émotion, si ça leur arrive une fois, c’est gagné. Pour moi, c’est rassurant. »