Il y a quelque chose d’à la fois sombre et lumineux dans l’univers de Tiffany McDaniel qui rappelle d’une certaine manière celui de Heather O’Neill. Une espèce de noirceur sur laquelle il suffit à l’autrice de pointer son crayon pour la faire briller de mille feux.

Depuis Betty, récompensé par les libraires du Québec en 2021, puis L’été où tout a fondu et maintenant ce troisième roman éblouissant, la jeune Américaine s’est imposée dans notre répertoire parmi les plumes qui comptent parce qu’elle sait poser un regard lucide sur la nature humaine et nous entraîner dans de puissants tourbillons d’émotions. Car celle qui a grandi en Ohio continue de s’inspirer de son coin de pays pour construire des tragédies sociales qui reflètent à petite échelle des maux d’une envergure bien plus considérable.

Du côté sauvage est dédié aux six victimes de Chillicothe, une petite ville de l’Ohio où des femmes ont été portées disparues ou dont le corps a été retrouvé près de la rivière en 2014 et en 2015. Des femmes dont la mort n’a pas fait l’objet d’enquêtes approfondies parce qu’elles n’étaient considérées que comme des droguées et des prostituées.

Dans ce roman très féminin, Tiffany McDaniel leur rend hommage en montrant, par l’intermédiaire de personnages inspirés de leurs vies, que ces femmes ont un jour été des petites filles qui ont eu des rêves et ont été entourées de personnes qui les ont aimées.

Ses héroïnes, Arc et Daffy, sont des jumelles aux yeux comme « des billes de sorcières » qui vivent avec leur mère et leur tante, toutes deux accros à l’héroïne et qui paient leurs doses avec leur corps. Le monde dans lequel Arc et Daffy grandissent est peuplé de monstres aux traits humains et de prédateurs qui brisent les petites filles. Durant leur enfance, leur « mamie Milkweed » leur a appris à retourner le côté sauvage des choses pour réussir à en voir le beau. Mais après la mort de celle-ci, elles sont livrées à leur triste sort.

Toute leur courte vie, ces filles qu’on voit devenir de jeunes adultes vont malgré tout essayer de trouver le beau côté qui se cache derrière l’horreur. Avec leurs amies, elles vont jouer à être les reines de Chillicothe. Elles vont même essayer de s’en sortir et de tourner le dos à cet enfer qui les emprisonne. Puis, une à une, elles vont disparaître ou se retrouver dans la rivière sans que la police lève le petit doigt pour trouver le responsable de leur mort.

Sur son blogue, Tiffany McDaniel raconte qu’elle a fréquenté durant son enfance des filles comme Arc et Daffy, qui venaient de foyers très différents du sien ; elle a donc grandi en étant témoin des ravages de la drogue. En situant ce roman magistral dans les années 1980 et 1990, elle nous montre que la racine des crises sociales qui font les manchettes aujourd’hui remonte à beaucoup plus loin qu’on le pense.

Du côté sauvage

Du côté sauvage

Gallmeister

707 pages

8,5/10