La géographie intellectuelle du Québec est en pleine redéfinition. Dans cette série, notre collaborateur Jérémie McEwen nous présente des essayistes qui pensent le monde contemporain.

Publié le 2 juillet
Jérémie McEwen Collaboration spéciale

Vous vous souvenez, il y a à peine deux ans, quand les rues étaient désertes au centre-ville de Montréal ? On avait peur de sortir de chez soi, mais tranquillement les parcs de quartier sont devenus peut-être plus que jamais ces lieux de rencontres, de marches, de nécessaire sociabilité en personne de l’être humain. C’est de cette sociabilité urbaine que parle le petit livre de Guillaume Ethier, La ville analogique, paru récemment aux éditions Atelier 10.

Il fait partie de la collection d’essais intitulée « Documents », devenue incontournable pour les amoureux d’idées du Québec et dont c’est le 21e exemplaire. De nombreux classiques devant être lus de tous sont parus là, à commencer par la défense du polyamour de la députée solidaire sortante Catherine Dorion (Les luttes fécondes), puis le plaidoyer pour la collaboration sociale et contre l’atomisation dans la réalisation de quoi que ce soit, même pour la réparation d’un toaster (La juste part, David Robichaud et Patrick Turmel), en passant par l’apologie du véganisme que je fais lire à mes étudiants, à propos duquel ils prennent un réel plaisir à débattre (La philosophie à l’abattoir, Christiane Bailey et Jean-François Labonté).

Oui, cette série est une collection d’essais de solutions. Comme le journalisme de solutions, qui constitue tout un pan du domaine depuis quelques années, on suit ici la tendance en proposant des réponses concrètes à des problèmes contemporains.

Et ça marche : ce sont parmi les essais qui se vendent le mieux depuis maintenant 10 ans dans la province. Il est effectivement extrêmement satisfaisant, en un après-midi (ces livres font toujours moins de 100 pages), de se faire exposer un point de vue clair et incarné, assumé dans ses prises de position, vis-à-vis desquelles on peut soi-même se positionner en le refermant à l’heure de l’apéro.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Chaque session, Guillaume Ethier invite ses étudiants de première session en urbanisme à l’UQAM à faire une marche de 30 minutes dans leur quartier.

Guillaume Ethier prend la balle au bond en offrant ce qui m’a fait penser, en le lisant, à une balade à vélo dans le Montréal de Valérie Plante. La veille de ma lecture, je déambulais dans une des nouvelles pistes cyclables apparues sous son règne et j’ai commencé à réfléchir sur la trace durable que son administration commence à laisser sur la métropole. « C’est l’enfer descendre en auto sur Saint-Denis » est une phrase que j’ai entendue un peu, il y a quelque temps, mais ça tend à disparaître. Les habitudes changent. Est-ce que Guillaume Ethier a écrit le petit livre orange de la mairesse ? Un peu, mais pas tout à fait. C’est un livre très montréalais en tout cas.

L’auteur est consulté par la Ville dans ses plans, et malgré qu’il se reconnaisse dans les réalisations récentes de Projet Montréal, il plaide aussi « pour un peu plus d’informalité » dans les aménagements urbains. « Il faut faire confiance aux gens », a-t-il insisté au téléphone, « pour déplacer une table, une chaise », alors qu’on a tendance à tout fixer au sol de peur de je ne sais quoi. Dans sa plaquette, il est question, par exemple, d’un bar à Beyrouth qu’il fréquentait (son mémoire de maîtrise porte sur cette ville) et dont le propriétaire faisait confiance aux clients pour garder le compte de leurs consommations au fil de la soirée. Il trouve l’équivalent de cette informalité dans le Champ des Possibles, à la charnière du Mile End et de Petite-Patrie, et où des rassemblements libres et bigarrés ont lieu régulièrement.

Déambuler dans la ville

Les exemples concrets de ce que signifie l’expression « ville analogique » marqueront le lecteur. L’expression est née en contrepoids d’un empressement à rendre toute ville « intelligente » simplement parce que cela sonne intelligent. À quoi sert de connecter tout et rien dans une ville, alors que l’information est disponible soit au fond de sa poche, soit en posant simplement une question à un être humain ? À l’inverse, faire une marche sans sortir son téléphone, c’est un moment vécu incarné dans la ville, intuitivement et concrètement.

Je me suis énormément reconnu dans cette idée de déambulation contemplative. Au coin d’une rue, au feu rouge, ne pas sortir son appareil et plutôt regarder autour de soi, se rendre disponible à la rencontre, à la réflexion.

On aura l’impression d’avoir ralenti le temps, ni plus ni moins. Si tout va trop vite, c’est souvent bien parce que nous le voulons, et c’est important de se le rappeler.

Autre exemple qui m’a parlé plus encore, parce que je n’y avais jamais pensé, tout en l’ayant vécu : les fontaines dans les parcs. Disons celle du square Saint-Louis, dont l’aménagement est inspiré des squares anglais du XIXe siècle, m’a appris l’auteur. Le bruit de la fontaine centrale sert à créer des cloisons entre les conversations, d’un banc à l’autre. On a ainsi une intimité, une bulle si vous voulez, tout en étant dans un endroit public. Ça rime à quelque chose comme une inversion du public et du privé, alors que, dans nos bureaux à domicile, on reste en contact avec le monde comme jamais. Et si le réinvestissement du parc était une réinvention du privé ? Habile déconstruction.

Chaque session, Ethier donne ce devoir à ses étudiants de première session en urbanisme à l’UQAM. Il les invite à faire une marche de 30 minutes dans leur quartier en notant ce qui les marque du point de vue des cinq sens. Et des choses ressortent : tel endroit pue, on n’y va pas. Tel endroit laisse entendre le chant des oiseaux, alors que le vent souffle plus fort à tel autre. Et en revenant en classe à la séance suivante, il leur demande : auriez-vous pu prendre conscience de ces choses si vous n’aviez pas fait cette marche ? Sous-entendu : est-ce que l’urbanisme peut exister du haut d’un bureau au centre-ville ? Bien sûr que non. La ville analogique se vit dans la nuance, dans le relief, dans la conversation avec tout un chacun, loin des prises de bec numériques qui nous isolent les uns des autres.

La ville analogique

La ville analogique

Atelier 10

100 pages