(Paris) Annie Ernaux publie à 81 ans son quatorzième roman, Le jeune homme, et de nombreux inédits dans Les Cahiers de l’Herne, des touches de plus au tableau de sa vie, avant la projection d’un film à Cannes.

Publié le 5 mai
Hugues HONORÉ Agence France-Presse

Dans Les années Super-8, l’autrice commente des films des années 1970 tirés de ses archives personnelles. Ce long métrage de 1 h 02 sera projeté à la Quinzaine des réalisateurs pendant le célèbre festival de cinéma.

Le jeune homme (éditions Gallimard), publié jeudi, est un épisode de plus de l’entreprise autobiographique commencée il y a un demi-siècle.

Comme l’indiquent ses dernières lignes, le récit avait été rédigé à la fin des années 1990, pour être repris en 2022. Il narre la liaison d’Annie Ernaux avec un étudiant de Rouen, âgé de quelque 30 ans de moins.

C’est une très brève plongée dans ces dernières années du monde sans internet, avec par exemple des appels « depuis une cabine téléphonique », ou cette expression que toutes les générations ne comprendront pas sans contexte : « Un laser était déjà glissé dans la chaîne » (un CD, dans son lecteur).

« Densité »

PHOTO FOURNIE PAR GALLIMARD

Le jeune homme

L’essentiel se trouve ailleurs, dans l’épilogue, qui arrive au bout d’une petite trentaine de pages. Il explique que ce récit s’arrête là, abruptement : la liaison a réveillé des souvenirs qui déboucheront sur l’un des romans essentiels d’Annie Ernaux.

On ne saura pas ce qu’est devenu cet homme appelé « A. », « soumis à la précarité ou à l’indigence des étudiants pauvres », et retardant son entrée dans le monde du travail. « Je ne souhaite pas qu’on commence à le pister », a affirmé Annie Ernaux au mensuel Lire.

À chacun de ses livres depuis Les années (2008), la presse dit son admiration. Ce ne fut pas systématiquement le cas, avec comme paroxysme des critiques virulentes contre le best-seller Passion simple en 1992.

Le Figaro salue cette fois « le rythme de la forme brève ernausienne, sa densité, fruit d’un long travail, le martèlement d’une lecture du réel ».

Pour L’Obs, elle « réussit le prodige de mettre en relief, avec la simplicité et la densité de l’évidence, les aspects essentiels d’une expérience ».

« Disons-le tout de go, un délice, un bonbon, un clin d’œil à la vie », selon L’Express, qu’elle a reçu dans sa maison de Cergy en banlieue parisienne.

La Grande Librairie sur France 5 lui a consacré une émission d’une heure et demie mercredi soir.

« Un peu illégitime »

« On a murmuré son nom pour le prix Nobel de littérature », avançait le journaliste qui réalisait son portrait. « Je trouve qu’elle a cette étoffe d’une rock star », affirmait sa consœur Nina Bouraoui.

La romancière a confié avoir encore au moins un épisode « important » de sa vie à raconter. « C’est à peine un secret. Disons que c’est un secret qui concerne beaucoup de femmes […] J’essaie en ce moment qu’il prenne forme », a-t-elle dit, sans plus préciser.

Pendant l’écriture de ce dernier roman, Annie Ernaux a aussi travaillé au numéro de la revue Les Cahiers de l’Herne qui lui est consacré. Publié mercredi (320 pages), il est parsemé d’une vingtaine d’inédits de l’autrice de La place.

Dans un extrait de journal de l’été 1968, alors professeur de lycée, elle écrit par exemple : « C’est en passant, vivant, les yeux fermés sur la hideur de mon milieu que je pus m’en sortir […] Je ne savais pas bien ce que je voulais ».

Aujourd’hui, ce soutien résolu du parti de Jean-Luc Mélenchon sait ce qu’elle ne veut pas : des honneurs qu’elle trouve excessifs.

« Dans le champ littéraire, je me sens un peu illégitime, oui. Je ne sais pas pourquoi », a-t-elle soufflé sur le plateau de France 5.