Tonino Benacquista n’aura finalement jamais réussi à percer le mystère de l’alcoolisme de son père. Pas plus que celui de la mélancolie incurable de sa mère, perdue « dans sa vallée de larmes ».

Publié le 19 février
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Dans une ultime tentative de se réconcilier avec l’histoire de ses parents, son enfance et ses souvenirs, il narre le récit familial dans Porca miseria – un titre qui évoque ce même juron que proférait son père dans ses colères éthyliques.

C’est ainsi qu’il nous ouvre une porte sur le capharnaüm intérieur de sa jeunesse, où ne subsistent, à travers les silences de sa mère, que les colères de son père, exprimées dans ce dialecte parlé entre Rome et Naples, où sont nés ses parents avant d’émigrer en France.

« Aujourd’hui encore, je ne sais pas ce qui l’a poussé à s’abîmer dans l’alcool quarante années durant. J’en ai juste été le témoin. » Dans la mort, Cesare a emporté l’explication qui aurait aidé ses enfants à lui pardonner. Tonino a beau remonter le temps, il ne se souvient pas de son père à jeun, alors il ne peut que l’imaginer avant le premier verre. C’est d’ailleurs peut-être ce qui fera de lui un auteur à succès...

Tonino est le petit dernier, le seul des cinq enfants Benacquista né en France, 10 ans après sa plus jeune sœur. Mais il est loin d’être l’enfant chéri ou le chouchou – à peine « une note en bas de page du roman familial », écrit-il.

Élève médiocre, peu porté à l’effort, de son propre aveu, il raconte comment il s’est entêté à résister à toutes ces lectures imposées à l’école, alors que, paradoxalement, il rêvait de vivre un jour de son écriture.

La lecture n’arrivera que plus tard, comme « une épiphanie tardive » ; c’est à 30 ans, sans diplôme en poche, qu’il gagnera enfin sa vie comme écrivain après une succession de petits boulots. Il revient alors sur la naissance de ces grands succès qu’ont été La commedia des ratés ou encore Quelqu’un d’autre.

Si l’on a lu et aimé ces romans, on appréciera cette incursion dans l’univers intime du romancier, qui a toujours fait bande à part dans le paysage littéraire français – on comprend maintenant un peu plus pourquoi.

Mais c’est avant tout l’histoire d’une famille d’immigrants que relate ici Tonino Benacquista : celle d’une mère qui n’a jamais réussi à accepter l’éloignement de sa terre natale ; d’un père qui ne cessera jamais de se demander s’il a choisi le bon parti en optant pour la France, contrairement à son frère aîné qui a fait fortune aux États-Unis ; d’un fils aîné dont l’italianité se dissout au point de se faire appeler Jean, pour oublier le Giovanni qu’il a été ; d’une sœur qui décide de retourner en Italie pour y faire sa vie ; du petit dernier, à la recherche d’une allégeance...

Et c’est dans ces détails, dans ces moments d’évasion où il va jusqu’à imaginer le destin de sa famille si elle avait pris racine ailleurs, que se trouve toute la beauté du récit.

Porca miseria

Porca miseria

Gallimard

208 pages

½