Camille Readman Prud’homme accepterait-elle de nous dire qui elle est et d’où elle vient ? De son côté de l’écran, la poète s’esclaffe. Le journaliste a-t-il seulement lu son livre, pour lui poser une question aussi chargée, aussi complexe ?

Publié le 26 janvier
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

Paru en mai dernier, Quand je ne dis rien je pense encore compte parmi les entrées en littérature les plus marquantes de 2021, précisément parce que son autrice parvient à y nommer le jeu de masques que constitue le théâtre social, cette comédie plus ou moins tragique sous l’influence de laquelle l’impression de se déliter nous assaille parfois, surtout lorsqu’il faut se résumer en quelques phrases.

Méditation autour des étranges mécanismes d’archivage sur lesquels repose la mémoire, invitation à entendre ce que couve le silence des autres, exercice d’empathie destiné à tous ceux et celles qui trouvent toujours en retard la bonne chose à dire ; le premier recueil de poèmes de Camille Readman Prud’homme déborde de ces phrases qui encapsulent des vérités aussi intimes qu’universelles sur les petites hontes que l’on accumule comme des roches dans nos poches. Si bien que Quand je ne dis rien je pense encore appartient désormais à cette rare catégorie de livres que l’on donne à des amis, à la manière d’une poignée de main secrète, afin de leur confier quelque chose à notre sujet que nous ne saurions dire nous-même.

Il se hissait d’ailleurs au troisième rang des titres les plus vendus de l’année de l’influente librairie montréalaise Le Port de Tête, la preuve que nous sommes nombreux à vivre douloureusement l’écart entre ce que nous aimerions exprimer et ce que nous parvenons à exprimer. « [O]n croit que ceux qui ne parlent pas/ne pensent rien/que ceux qui sourient/sont heureux/on croit aussi que ceux qui sont convaincus/ont raison/que ceux qui écoutent/obéissent », écrit Camille Readman Prud’homme.

« Souvent, on entend qu’il faut avoir quelque chose à dire pour écrire. Et c’est la pire chose à se mettre dans la tête, parce que ça inhibe beaucoup », confiait lors d’un récent passage au Québec la poète de 32 ans, arrivée à l’écriture au début de l’âge adulte, à la suite d’un long parcours de ballerine. Après une maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal, elle étudie maintenant – toujours la littérature – à l’Université de New York.

On pense souvent que la littérature est une affaire de grandes gueules, mais la littérature peut aussi offrir un contrepoint aux gens qui parlent en retard, ou qui savent mal comment parler. […] J’avais le désir de mettre le doigt sur des choses tellement petites qu’il serait impossible de les qualifier de péripéties, mais qui pourraient peut-être faire des poèmes.

Camille Readman Prud’homme

Extrait surlignable parmi tant d’autres : « tu te retrouves avec toutes sortes de souvenirs qui sont aussi de possibles collisions, et parfois en flânant parmi eux tu penses que tu ressembles à un garage, tu entreposes dans ta tête ce qui est hors d’usage, et tes connaissances deviennent aussi inutiles que les décorations de Noël au mois de mars ».

Voir la spirale

À une époque ayant sanctifié l’authenticité, Camille Readman Prud’homme oppose ainsi la densité limpide d’un monologue intérieur face auquel le mot authenticité ressemble moins à un mensonge qu’à un mirage. « [P]arfois j’ai menti, j’ai raconté des histoires pour qu’on m’accorde une paix ou pour ne pas décevoir, j’ai dit des phrases qui m’ont emmenée là où la lumière tombait mieux », écrit-elle.

« Mais je ne réfléchis pas en termes de faux et de vrai, de simulacre et de vérité, précise-t-elle en entrevue. Le fait d’être devant quelqu’un, de reconnaître l’autre, nous fait automatiquement apparaître autre. Face à l’autre, on est dans un travail incessant, permanent, de construction de soi. »

En décembre dernier, le chroniqueur du Quotidien de Saguenay Frédérick Lavoie écrivait avoir « instinctivement su que Camille Readman Prud’homme n’était pas sur les réseaux sociaux ». « Je ne saurais expliquer exactement cette intuition […] si ce n’est par le rythme et le ton de son écriture, qui ne semble céder à aucune injonction autre que celles venues de l’intérieur. »

Camille rit doucement. « Les réseaux sociaux sont un espace de parole important, souligne-t-elle, comme pour ne pas apparaître anachronique, mais on dirait que les réseaux sociaux me fournissent trop d’informations, et après, je me trouve encombrée et ça devient compliqué. »

Bien que ses textes n’aient absolument rien de coléreux, Camille Readman Prud’homme évoque l’influence du tonitruant écrivain autrichien Thomas Bernhard, de qui elle tient une vertigineuse précision dans la tournure qui saisit au corps et au cœur. Elle attribue aussi une partie de sa capacité à voir avec autant de sagacité les dissimulations salvatrices auxquelles ses contemporains se livrent à son ancien boulot de serveuse, promontoire de choix sur la nature humaine.

« Tout se centre autour de la phrase chez Thomas Bernhard : c’est comme un portrait de pensée, et ça devient forcément intime, parce que c’est très intime, comment ça circule dans notre esprit, comment on fait des liens. On voit concrètement la spirale de sa pensée, comment elle se déplace. Il n’y a que la littérature qui peut permettre ça. »

Quand je ne dis rien je pense encore

Quand je ne dis rien je pense encore

L'Oie de Cravan

108 pages