« Je crois qu’il cherche des brins d’espoir au-delà de la mocherie du monde, à laquelle il est souvent confronté », fait observer Edem Awumey au sujet de son personnage de journaliste parcourant le globe afin de raconter l’horreur telle qu’elle est vécue par les peuples les plus éprouvés. Mais, à l’évidence, chercher des brins d’espoir au-delà de la mocherie, c’est aussi son fonds de commerce à lui.

Publié le 22 janvier
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

Au cœur du Musée de la révolution verte, quelque part en Afrique, un planteur de coton, Toby Kunta, séquestre ce journaliste vivant à Berlin afin de dénoncer comment il a été floué, puis ruiné, par une multinationale de l’agriculture transgénique, La Firme.

Deux visions du monde s’affrontent ainsi dans Noces de coton, sixième roman d’Edem Awumey. D’un côté, un homme aux abois, ayant pour dernier recours un geste d’éclat. De l’autre, un Africain exilé, qui croit faire le bien en témoignant dans les pages de médias européens de la détresse qui afflige le Sahel ou le Rajasthan, mais qui n’arrive jamais à semer la honte qui le pourchasse, celle de toujours pouvoir renouer avec son petit confort occidental, une fois ses voyages terminés.

« Il se dit qu’il aurait pu rester plus longtemps auprès de ses grands-parents, en Afrique, boire à la source de leur sagesse, être là au quotidien, se battre », souligne par visioconférence l’écrivain de 46 ans. Ce personnage de reporter international encapsule, on l’aura compris, un déchirement commun à nombre de gens qui ont dû quitter leur pays d’origine.

Il continue de courir le monde pour, quelque part, se racheter. Forcément, il a un certain remords, une culpabilité qui l’habite.

Edem Awumey

Huis clos anxiogène et souvent enlevant, portrait grand-angle de l’exploitation historique du corps noir, procès à charge de ces puissances qui traitent l’Afrique comme une terre à piller ; Noces de coton pose en son cœur la grande question de l’engagement. Quelle est la meilleure manière d’infléchir le sort du monde et de le transformer ?

À cause du soleil

Edem Awumey a une quinzaine d’années, au début de la décennie 1990, lorsque de vives manifestations, d’abord pacifiques, s’emparent de son Lomé natal. La rue togolaise réclame alors d’importantes réformes démocratiques. « On battait le pavé pour une cause juste, se souvient-il avec émotion. Puis des gens ont été tabassés, des gens sont morts. […] C’est à cet âge que je suis arrivé à une conscience de ce qui se passait autour de moi, dans le monde. »

PHOTO PATRICK WOODBURY

L’auteur Edem Awumey

Un éveil sociopolitique que catalyse sa lecture de L’étranger, de Camus. L’auteur de Rose déluge (2011) nous rappelle que lorsqu’on lui demande pourquoi il a tué l’Arabe, Meursault répond qui l’a tué « à cause du soleil ». À cause du reflet du soleil sur une lame, qui l’éblouissait.

« Cette phrase m’a beaucoup marqué, parce que là-bas, d’où je viens, au Togo, au Soudan, ou ailleurs, on meurt pour vrai à cause du soleil, qui n’est pas le soleil du touriste, mais un soleil qui tape fort, sous lequel il faut aller chercher son pain. » Edem Awumey aime à émailler ses réponses de citations de ses poètes préférés. « Me revient cette phrase d’un écrivain cubain [Nicolás Guillén] : Le soleil grille ici toutes les choses/il grille le cerveau et grille jusqu’aux roses. »

Après un séjour d’études en France, le jeune homme met le cap en 2005 sur Hull, qu’il choisit pour la simple raison qu’un ami qui y vit lui propose de devenir son coloc. « En France, chaque fois que reviennent les élections, les étrangers redeviennent un problème. J’adore la culture française, mais ça peut être stressant de traverser vos journées avec cette colère dans le ventre. »

S’il a trouvé au Québec une société moins prompte à instrumentaliser celui qui vient d’ailleurs sur l’autel d’un scrutin, le romancier s’explique mal que le premier ministre Legault ne cesse de ne pas vouloir prononcer les mots « racisme systémique ».

Si on veut s’attaquer à un problème, il faut reconnaître qu’il existe. Le reconnaître ne veut pas dire qu’on est une mauvaise société.

Edem Awumey

« Ça n’existe pas, une mauvaise société. Nous avons nos combats que nous devons mener au Québec, et la lutte contre le racisme en fait partie. Mais il faut d’abord nommer, si on veut ensuite avoir un dialogue sain et sincère », ajoute-t-il.

Les bonnes questions

Face à la violence et à l’exploitation, face à la misère provoquée par l’« enfer capitaliste », face à tous ces grands enjeux qui irriguent l’œuvre d’Edem Awumey, la littérature semble pourtant parfois bien peu agissante. A-t-elle une véritable emprise sur le réel ? demande-t-on à l’écrivain, qui nous gratifie d’un sourire aussi grand que le vaste programme que suppose cette grosse question. « La littérature ne peut pas apporter de solution immédiate aux troubles qui secouent notre monde. Qui dit littérature dit questions. On est là pour chercher les bonnes questions, pour interpeller. La littérature est là pour ramener sur la table ces questions qui fâchent, qui ne nous mettent pas nécessairement à l’aise. »

Mais la littérature permet peut-être aussi de toucher du bout des doigts à l’espoir. « Il faut assumer ce risque, oui, continuer à écrire l’espoir là où ça va mal », insiste ce père de deux garçons. « Si j’écris, c’est pour ne pas oublier. Parce qu’il y a ce remords qui me taraude, quand je me demande : “Et si j’étais resté au Togo ?” Qu’est-ce que j’aurais pu apporter à ces gamins de rue qui surgissent partout dans mes livres. Écrire, c’est sans doute une façon de régler mes comptes avec moi-même, de me sentir moins coupable. Écrire, c’est espérer un écho. »

En librairie le 25 janvier

Noces de coton

Noces de coton

Boréal

256 pages