« En ce moment, outre le cancer, je suis vraiment privilégiée. Je me trouve vraiment chanceuse », laisse tomber Caroline Dawson, une phrase soufflante de générosité, compte tenu des circonstances. Chanceuse, vraiment ?

Publié le 23 déc. 2021
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

« Mon chum est médecin, j’habite sur le Plateau, je suis prof de cégep et je suis payée malgré la maladie. Je ne fais plus partie de la classe sociale dont mes parents faisaient partie à leur arrivée », dit-elle. L’écrivaine apparaît à l’écran avec un sourire radieux et un foulard sur la tête. En arrière-plan Zoom : la somptueuse bibliothèque de Stockholm, un de ses lieux refuges lorsqu’elle vivait en Suède.

En août dernier, la jeune quarantenaire a annoncé sur Facebook avoir appris la présence dans son corps d’une tumeur agressive – un ostéosarcome – de 25 cm, qu’elle surnommera (pas si) affectueusement Goliath. L’année 2021 était jusque-là une année bénie par le destin exceptionnel de Là où je me terre, son premier roman paru à la mi-novembre 2020, qui puise largement dans son propre parcours de jeune réfugiée, arrivée au Canada depuis le Chili, alors qu’elle n’avait que 7 ans.

Une histoire pleine de liens familiaux forts, de silence-dents-serrées face à l’adversité et de petites hontes sourdes qui en aura bouleversé des milliers, dont le premier ministre François Legault qui en a fait la recommandation sur ses réseaux sociaux en mars, avant que le dramaturge Michel Marc Bouchard ne le défende en mai au Combat des livres de Plus on est de fous, plus on lit !.

« Les livres durent en général six mois au Québec », rappelle Caroline Dawson, elle-même effarée. Le sien n’a pas encore fini ni sa vie médiatique ni sa vie en librairie. Jusqu’ici, 17 152 exemplaires ont trouvé preneur – un titre atteint le statut de best-seller en franchissant le cap des 3000 ventes.

Comment expliquer ce succès ? « C’est peut-être parce que le livre est écrit au je et que c’est l’histoire d’une petite fille. C’est facile d’en vouloir à un monsieur immigrant de 50 ans. Mais à une petite fille qui se demande si le père Noël va entrer dans l’avion, ce l’est moins », observe celle qui souhaitait un texte le plus accessible possible.

PHOTO CHLOÉ CHARBONNIER, FOURNIE PAR CAROLINE DAWSON

Caroline Dawson, autrice de Là où je me terre

Je voulais un livre à l’écriture simple. J’avais en tête l’idée que ma mère, qui lit bien le français mais qui ne vient pas du milieu universitaire, puisse comprendre ce livre. J’ai beaucoup travaillé à simplifier certains passages, à illustrer certaines choses pour aller chercher dans le cœur des gens ce qui va les émerveiller ou leur faire mal.

Caroline Dawson, autrice de Là où je me terre

Pas qu’une belle histoire

Un demi-sourire traverse le visage de Caroline Dawson. C’est qu’il y a forcément quelque chose d’ironique dans le petit compte rendu de lecture du premier ministre, dont la femme de gauche qu’elle est n’est pas la plus fervente partisane. « Une belle histoire d’une famille qui ne l’a pas eu facile », a-t-il écrit dans une tournure drôlement euphémisante, une publicité qui aura néanmoins permis à Là où je me terre de « rejoindre beaucoup de gens [qu’elle n’aurait] pas pu rejoindre autrement », souligne l’autrice avec une sincère reconnaissance.

Il reste que François Legault escamote – volontairement ou pas – certains aspects de ce roman aussi tendre que dur, qui montre sans maquillage la violence de la pauvreté dans laquelle beaucoup d’immigrants doivent surnager. « Ç’a été un livre un peu compliqué à écrire, parce qu’il y a à la fois en moi de la colère et de la gratitude. Je ne peux pas être que colère, parce que je suis quand même arrivée ici comme réfugiée, on nous a quand même accueillis. Mais je pense que la lecture de Legault est idéologique. Il a voulu voir une belle histoire d’immigrants. Et évidemment que c’est un peu fatigant quand on nous brandit en disant : “Voici comment s’intégrer.” »

La grande lectrice qu’est Caroline Dawson connaît suffisamment la littérature pour savoir que le retentissement d’un livre tient autant à sa qualité qu’à ce qu’il capte de l’air du temps. « Je pense qu’il est arrivé au bon moment dans la conversation collective, pas pour réconcilier tout le monde, mais peut-être comme une première étape », dit-elle à propos de ce roman dans lequel le racisme systémique et la sous-représentation médiatique des personnes racisées ne sont pas que des concepts, mais des réalités qu’éprouvent jusque dans leurs corps ses personnages.

Il est arrivé au moment où on ose se poser ces questions et elle est peut-être là, la lumière. S’il y a autant d’antagonismes en ce moment, c’est parce qu’on ose se poser des questions, et évidemment que ça fait mal.

Caroline Dawson

« Notre vraie nature »

Lors de la plus récente édition de son journal de bord radiophonique qu’elle présente à l’émission de Pénélope McQuade, sur les ondes d’Ici Première, Caroline Dawson a confié préférer aux formules contournées avec lesquelles le cancer et ses conséquences sont souvent désignés la franchise des phrases qui nomment tout ce que la maladie provoque de souffrance, de détresse et de crainte.

« Je me trouve même fatigante d’être cette personne-là », ajoute-t-elle en riant. L’autre soir, elle discutait tranquillement au salon avec son mari. « Puis là, tout d’un coup, je pense à quelque chose et je lui dis : “Si jamais je ne suis plus là quand Paul [leur fils] va avoir 15 ans, oublie pas de lui dire ceci.” » Elle rit à nouveau. « Des fois, c’est lourd pour rien. » C’est lourd pour rien, mais plus fort qu’elle. Même face au pire, Caroline Dawson refuse de fermer les yeux. « Le cancer, c’est ma réalité, et mon travail en tant que sociologue, c’est de décrire la réalité. Ça me gosse quand on ne regarde pas la réalité en face. »

Et quelle est-elle, la réalité ? Après lui avoir administré son sixième et dernier cycle de chimiothérapie – elle en est au cinquième –, les oncologues de Caroline Dawson statueront quant aux bénéfices d’une intervention chirurgicale. « Les signes cliniques sont encourageants, donc on célèbre mentalement un petit peu. » Courte pause.

Mais en même temps, la mort, elle est assise à côté de moi tous les jours, sans arrêt. Faque je n’aime pas ça quand on fait semblant qu’elle n’est pas là.

Caroline Dawson

Caroline Dawson aurait toutes les raisons du monde de ne penser qu’à son nombril. Personne ne lui en tiendrait rigueur. Elle insiste pourtant à nouveau pour témoigner de sa chance. « Comme prof de sociologie, la première chose que je dis à mes étudiants, c’est qu’il n’y a aucune vie humaine possible sans la présence d’autres êtres humains. Alors ça m’émeut quand je pense aux gens qui prennent soin de moi ou quand je pense au système de santé. C’est quand même fou, l’argent qui est dépensé pour me garder en vie ! Ça m’émeut beaucoup qu’on ait collectivement pris la décision que la personne qui tombe, on ne va pas la forcer en plus à hypothéquer sa maison. Ça m’émeut parce que je pense qu’elle est là, notre vraie nature. »

Là où je me terre

Là où je me terre

les éditions du remue-ménage

208 pages