La première n’avait jamais écrit de thriller ; la seconde ne s’était jamais essayée à la fiction. Et pourtant, le résultat est époustouflant : State of Terror, le nouveau roman signé Louise Penny et Hillary Clinton et paru mardi en anglais, est un véritable page-turner qui nous plonge dans les coulisses du Capitole. Décryptage.

Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

L’amitié

Les liens entre l’ancienne secrétaire d’État des États-Unis et candidate à la présidence Hillary Clinton et la romancière canadienne Louise Penny, connue pour sa série de romans policiers avec l’inspecteur-chef Armand Gamache, n’étaient plus un secret pour personne depuis la visite de la famille Clinton dans les Cantons-de-l’Est, en 2017, à l’invitation de l’écrivaine. Dans les remerciements à la fin de State of Terror, on explique comment cette amitié a pris forme. D’abord indirectement, après la rencontre de Louise Penny avec la meilleure amie d’Hillary Clinton, Betsy Johnson Ebeling, qui a donné son prénom à l’un des personnages ; puis par l’entremise d’une lettre de condoléances envoyée par la candidate démocrate à la romancière en pleine campagne électorale, en 2016, pour souligner la mort de son mari, Michael Whitehead. L’agent de Louise Penny lui est ensuite arrivé avec cette idée d’un thriller politique que les deux femmes cosigneraient. Leur collaboration a été tue pendant plus d’un an, alors qu’elles échangeaient sur les scénarios catastrophes qui pouvaient tirer une secrétaire d’État du sommeil à 3 h du matin.

PHOTO D. LAFOND ET D. FEINGOLD, FOURNIE PAR FLAMMARION QUÉBEC

Louise Penny et Hillary Clinton

Le roman

Même si l’on se retrouve fréquemment à se demander, en lisant State of Terror, à qui l’on doit ces répliques attaquant « l’incompétence quasi criminelle » du précédent gouvernement des États-Unis – et elles sont tout aussi fréquentes que divertissantes –, il serait impossible de discerner le moindre changement de ton dans ce roman écrit à quatre mains. Le thriller raconte les débuts exténuants dans ses fonctions et le rythme effréné auquel est soumise une secrétaire d’État récemment nommée par le nouveau président, qui ne semble ni l’aimer ni lui faire confiance, et qui l’aurait choisie simplement parce qu’elle était l’une de ses opposantes les plus farouches. Alors que la secrétaire d’État Ellen Adams rentre d’un voyage en Corée du Sud, juste à temps pour le discours du président, on apprend qu’il y a eu une explosion à Londres. Puis à Paris. Et un courriel codé, envoyé au département d’État à une ancienne attachée de l’ambassade des États-Unis à Islamabad, en fait craindre une troisième. Pendant ce temps-là, une physicienne nucléaire pakistanaise prend la fuite à Francfort. Les trois histoires s’entremêlent pour incarner le pire cauchemar d’Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État (de 2009 à 2013), celui de la menace nucléaire. Soulignons qu’elle n’est d’ailleurs pas la première Clinton à signer une œuvre de fiction, elle qui a écrit bon nombre d’essais et même un livre pour enfants avec sa fille : son mari, Bill, a coécrit deux thrillers politiques avec l’auteur américain James Patterson – Le président a disparu (2018) et La fille du président (2021).

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE LOUISE PENNY

Les deux femmes ont dû utiliser divers moyens de communication pendant la pandémie pour écrire leur livre à quatre mains.

Les personnages

Ce qui fait par-dessus tout la force de ce roman, c’est le vécu qui transpire à travers le personnage d’Ellen Adams, et que l’on doit à Hillary Clinton : l’attention que les femmes en politique doivent porter à leur allure, leur maquillage, leurs vêtements ; cette impression de force et de maîtrise qu’elles doivent projeter en tout temps pour inspirer le respect. On a également aimé ce souci des détails qui donne au récit toute sa crédibilité : les mesures de sécurité à respecter et qui alourdissent le quotidien des politiciens, le système hiérarchique qui cause lui aussi ses propres entraves, les concertations en haut lieu qui sont comme de petites fenêtres sur un monde ultraprotégé… En plus, les auteures ne censurent rien – car les politiciens peuvent eux aussi être des mauvaises langues. Les deux auteures nous plongent au cœur du pouvoir américain, au sein des mesquineries politiques et de ce monde à part qu’est Washington, où « les apparences sont souvent beaucoup plus puissantes que la réalité ». Et pour les fans de Louise Penny, il y a aussi, dans State of Terror, un clin d’œil à Three Pines, au Québec et à Armand Gamache. Personne n’aura été oublié.

La tournée

En attendant la version française de State of Terror État de terreur – qui arrivera chez Flammarion Québec le 10 mars prochain (traduite par Lori Saint-Martin et Paul Gagné), on pourra voir et entendre les deux auteures parler et reparler de leur livre. Louise Penny et Hillary Clinton ont prévu une tournée virtuelle en octobre, avec des arrêts (virtuels) dans quelques grandes villes américaines, mais aussi à Londres et à Toronto. Deux évènements spéciaux sont également prévus à la librairie préférée d’Hillary Clinton à Chappaqua, dans l’État de New York, et à celle de Louise Penny, Brome Lake Books, à Knowlton. Les deux femmes ont par ailleurs prévu toute la semaine des entrevues radio et télé, notamment à CBC et à de nombreuses émissions du matin aux États-Unis, ainsi qu’à l’émission de fin de soirée de Seth Meyers, lundi soir, où elles se sont amusées à plaisanter sur le fait que le personnage de l’ancien président, responsable de ces « quatre ans de chaos » qui ont causé tant de dommages et dont elles se paient un peu la tête dans le livre, est fictif… même si elles n’ont eu aucun mal à l’imaginer.

Regardez l’entrevue de lundi soir à l’émission Late Night with Seth Meyers (en anglais)
State of Terror

State of Terror

Simon & Schuster/St. Martin’s Press

512 pages