Très jeune, Loli a compris que, grâce à ses beaux yeux, et surtout ses beaux seins, elle pourrait se faire payer des cigarettes, ou, pourquoi pas, des bonbons. Puis avec son cul, se financer ses études. Bref, que sa belle gueule exotique définirait plus ou moins le genre de femme qu’elle deviendrait. Une vie « poche » prédestinée, si vous voulez.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Ta gueule t’es belle, premier roman de Téa Mutonji, Torontoise d’origine congolaise, tout récemment traduit de l’anglais (Mélissa Verreault), a fait un tabac dès sa sortie, obtenant plusieurs prix (dont le Trillium Book Award) et de prestigieuses reconnaissances (sélectionné dans les meilleurs romans de 2019 par le Globe & Mail).

Sacrée autrice émergente de l’année en 2017 par l’Ontario Book Publishers Organization, Téa Mutonji propose ici un récit de passage à la vie adulte (coming of age), disons, pas tout à fait comme les autres.

Campée dans l’un des quartiers les plus malfamés de Scarborough (Galloway), à Toronto, l’histoire met en scène une jeune réfugiée congolaise, Loli, qui découvre tranquillement la vie. Sa vie. Le tout raconté au moyen d’une série de nouvelles, indépendantes les unes des autres, quoique habilement tricotées ensemble. Pensez : soirées au parc à quêter des cigarettes (on vous laisse deviner comment), premiers baisers sulfureux avec sa meilleure amie, puis suicide de son père (un poète qui lui citait Camus). Sans oublier une série d’échecs amoureux (Loli étant cantonnée au statut de « pute », ou alors de « maîtresse », parce que noire et belle, on l’aura compris), en passant par de puissantes et salvatrices aventures amicales. Et souvent un fluide mélange des deux.

C’est sombre. Décomplexé, à la limite du cru. Et souvent très dur, quoique écrit avec une douloureuse légèreté, parsemée de déclarations sobres (détachées ?) qui en disent long (« j’ai fait ce qu’on m’avait enseigné : j’ai survécu », ou encore : « les affaires poches arrivent au monde comme moi »).

Pas autobiographique

« Comment est-ce que quelqu’un de si heureux comme toi peut faire quelque chose de si déprimé ? », se questionnent encore les amis de l’autrice. Et elle n’en a pas la moindre idée, répond spontanément la jeune femme, qui poursuit ces jours-ci ses études de littérature à New York, en riant au bout du fil. « C’est ça, l’art ! »

D’abord, une précision : si sa Loli lui ressemble évidemment (et c’est voulu), par sa couleur, ses origines, même le quartier de son enfance, non, le récit n’est pas autobiographique. « Elle ne pourrait pas être plus loin de moi. »

Cela dit, Téa Mutonji ne s’en cache pas : elle a volontairement écrit un roman différent. Avec des personnages diversifiés (qui pourraient enfin lui ressembler), et surtout des parcours réalistes, dont on ne parle malheureusement jamais.

Mais non, il ne s’agit pas non plus d’un récit d’immigration, se défend-elle. En tout cas, il ne se limite assurément pas à cela. C’est surtout, par-dessus tout, un récit de « vie », insiste celle qui a tenu à faire ici tout l’entretien en français (sa langue maternelle, faut-il le préciser, malheureusement délaissée depuis ses études à l’université). « C’est juste le récit d’une personne qui vit des expériences, comme tout le monde. »

Correction : « une femme noire qui vit des expériences dont on ne parle pas vraiment assez », nuance-t-elle. Et quelles expériences. D’ailleurs, là aussi, c’est « exprès », insiste-t-elle. Exemple : une relation amoureuse abusive avec un homme (« tout le monde le sait, mais personne n’en parle », ça vous dit quelque chose ?), une solide amitié avec une militante trans (« une histoire plus positive ! ») et les soirées de sobriété (« ça, c’est tiré de ma vie ! »).

Le récit finit certes un peu sec, parce que la vie est souvent ainsi faite, se justifie l’autrice : « Ça vient rapidement parce que la vie est comme ça, tout va mal, un jour tu te réveilles et tu prends une décision : grandir... »

Et si elle refuse d’y voir là une morale, c’en est un peu une quand même : « On n’a pas besoin d’être la personne que tout le monde veut qu’on soit... », affirme l’autrice.

Ta gueule t’es belle

Ta gueule t’es belle

Traduction de Mélissa Verreault

Tête première