Cinq ans après Le poids de la neige, Christian Guay-Poliquin lance cette semaine Les ombres filantes, troisième et dernier épisode de son brillant cycle post-apocalyptique, qui nous entraîne en marchant au cœur de la forêt magique et inquiétante.

Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse

Sorti à l’automne 2016, Le poids de la neige a connu un incroyable parcours, succès public et critique qui a récolté de nombreux prix et a été traduit en 15 langues. Passé du statut de jeune auteur prometteur à celui de valeur sûre de la rentrée, Christian Guay-Poliquin reste circonspect face aux attentes, et préfère contrôler ce qu’il peut contrôler.

« Je suis profondément convaincu qu’en art, peu importe ce qu’on fait accroire, personne ne nous attend jamais. Ma seule exigence à mon sens constructive, c’est d’essayer de faire un produit de qualité. Alors aussi bien prendre mon temps et faire quelque chose que je pourrai laisser aller en paix… en sachant que je ne le serai jamais vraiment. »

Les ombres filantes devait d’ailleurs sortir à l’automne 2020, et la décision de le retarder d’un an a été prise peu de temps avant le début de la pandémie. « Quatre jours après, je partais pour la France, trois jours après mon arrivée, je pognais la COVID, une semaine après, le monde arrêtait… »

Bref, l’année a été mouvementée pour l’auteur de 38 ans. « Ma pire année d’existence », laisse tomber celui qui n’aime pas beaucoup parler de choses personnelles. Tout juste dira-t-il que face à la tourmente, le projet d’écriture s’est avéré à la fois « un bouclier et une bouée contre les incertitudes personnelles, relationnelles et sociales ».

« Quand je l’ai laissé aller le 3 juin, trois heures avant qu’il parte à l’impression, je savais que ce serait quand même dur et que je me retrouverais face à moi. »

Entre soulagement et vertige, Christian Guay-Poliquin met en effet un point final à un projet littéraire qui a occupé la majeure partie de sa vie d’écrivain – son premier livre, Le fil des kilomètres, est sorti en 2013, mais il y travaillait déjà depuis une dizaine d’années.

Pendant l’écriture des Ombres, je sentais que quelque chose se bouclait, dans le fond mais aussi la forme.

Christian Guay-Poliquin

Avec son style épuré et sans lyrisme à la simplicité ciselée, la manière est en parfaite symbiose avec l’univers qu’il a créé, un « monde d’après post-apocalyptique soft qui flirte avec le survivalisme », comme il le décrit lui-même. « C’était super stimulant et j’adore cet univers. Mais j’aime aussi plein d’autres choses, et j’ai hâte de les explorer ! »

Autonomes

Pour ce troisième livre, le défi aura été de respecter le ton et la cohérence instaurés dans les précédents, tout en se réinventant. Mais son principal souci a été de conserver l’indépendance entre les trois parties de ce qu’il ne veut surtout pas appeler une trilogie, ce qui lui a demandé « beaucoup de jus de tête ».

« C’est majeur. Ces romans sont farouchement autonomes. Ce n’est pas une série, pas une saga, ce ne sont pas des tomes, et on peut les lire dans l’ordre ou pas. C’est un vague cycle où il y a une filiation narrative. »

Il reste que le narrateur des Ombres filantes est toujours le même. Propulsé sur la route par une panne d’électricité à l’origine inconnue, il a roulé en voiture dans Le fil des kilomètres. Il a ensuite été immobilisé dans une maison avec un homme plus âgé dans Le poids de la neige. Et il s’est réfugié dans la forêt dans Les ombres filantes, alors que l’électricité (et bien d’autres choses) manque toujours ; et il marche. Beaucoup.

Tout ce projet a émergé pendant que je faisais le Sentier des Appalaches. Je voulais un roman de marche. Forestier.

Christian Guay-Poliquin

Le narrateur avance donc dans la forêt bruissante et mystérieuse, personnage en soi du roman. « La forêt, c’est le début et la fin de tout. C’est à la fois salvateur et protecteur, et hostile et inquiétant. C’est magique par définition, un espace mythique par excellence. » Il marche pour aller retrouver sa famille dans le camp de son enfance et, sur ce chemin, il fera de nombreuses rencontres, inquiétantes ou rassurantes, dont la plus importante sera avec Olio, enfant taquin et touchant qui l’accompagnera dans sa quête.

« Olio, c’est mon petit prince à l’envers », explique Christian Guay-Poliquin, qui aime bien les références et les citations, « faire converger des univers signifiants » qui rattachent son œuvre à un grand tout.

Ainsi, les membres de la famille portent des noms inspirés de la mythologie grecque et romaine, on aperçoit au loin le père, le fils et le chariot d’épicerie de The Road, on croise deux sœurs inspirées de Dans la forêt, de Jean Hegland, roman moins connu, mais qui l’a fortement marqué au cours des dernières années.

« J’aime jouer avec ça, mais en faisant attention pour que ce ne soit pas lourd ou dissonant. »

Le poids de la famille

Le seul moment où le narrateur cesse de marcher, c’est lorsqu’il arrive au camp et retrouve oncles, tantes, cousin et cousine. La famille occupe en effet une large part du roman, celle qui protège et qui opprime, avec sa mythologie propre qui oblige chaque personne à tenir son rôle.

« Ce qui m’intéressait, c’était l’idée de survie relationnelle. Comment être soi à travers les dynamiques familiales, et continuer à l’être quand ce rôle ne nous sied plus. »

Ces retrouvailles donnent au livre une tournure imprévue en faisant monter la pression de plusieurs crans. Mais si « la forêt est le contexte et la famille le nœud », c’est la relation du narrateur avec Olio qui en est le cœur battant, le fil rouge qui relie tout le reste.

C’est là aussi que Christian Guay-Poliquin nous surprend le plus, auteur assez cartésien qui ose une incursion dans l’émotion en faisant vivre à son personnage l’amour le plus total, celui d’un parent pour son enfant.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Christian Guay-Poliquin

Des trois livres, c’est le plus ambitieux humainement parlant. Il embrasse plus large, pour dire un peu plus, et pas juste faire quelque chose d’efficace.

Christian Guay-Poliquin

Être « plus leste émotivement » est certainement une voie qu’il entend continuer à explorer, dit Christian Guay-Poliquin, qui voit ce roman forestier comme un appel à un « émerveillement constamment renouvelé envers la forêt », et à voir la nature comme une présence rassurante dont il faut prendre soin.

« Je me rends compte que dans tout ce projet de panne d’électricité, il y a ce rappel aux choses qui sont plus grandes que nous. Parce que ça fait du bien de se rappeler notre petitesse. »

Vertige

À la veille de la sortie du livre, Christian Guay-Poliquin se dit « sans trop d’attente, mais avec beaucoup d’espoir », il espère que les lecteurs s’approprieront son livre et qu’il saura durer dans le temps comme les deux précédents.

J’aime mieux les chemins lents et sinueux que les ascensions fulgurantes et les limbes.

Christian Guay-Poliquin

Depuis juin, il s’est replongé avec bonheur dans ses contrats de rénovation, aimerait terminer son doctorat d’ici deux ans – « avant d’avoir 40 ans et que ma directrice prenne sa retraite ! » – et continue l’enseignement. Et ce grand vertige qu’il a ressenti en terminant Les ombres filantes s’est vite estompé.

« Je suis un éternel optimiste et, le vertige, je trouve ça stimulant. La forêt justement a horreur du vide, et je me rends compte à quel point les vides sont dans ma tête et non dans ma vie réelle. On trouve toujours des moyens pour remplir la vie. »

Les ombres filantes

Les ombres filantes

La Peuplade

350 pages