Ce n’est pas tous les jours qu’un roman mérite un avertissement. Attention : sujet choc, propos crus, récit carrément révoltant. Mais lisez-le néanmoins, ou justement, serions-nous tentée d’ajouter.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Retenez son nom, elle risque de faire jaser longtemps : Michelle Lapierre-Dallaire. La jeune autrice originaire du Lac-Saint-Jean signe ici son tout premier roman, une autofiction qui s’inscrit douloureusement dans le mouvement #metoo. Avec un titre impossible duquel résonne l’urgence (Y avait-il des limites si oui je les ai franchies mais c’était par amour OK), sans filtre et de manière archifrontale, la jeune femme se raconte. Accrochez-vous, elle en a long, et lourd, à dire.

« Troubles de santé mentale, suicide, agressions sexuelles, pédophilie, violence, troubles alimentaires, alcool et drogues », met en garde l’avertissement du livre, qui sera publié jeudi aux éditions La Mèche. Et disons que l’usage du pluriel n’est pas fortuit. Les troubles sont multiples. Tout comme les agressions. Par moments, c’en est insupportable. N’empêche : cette lecture est essentielle.

Jugez vous-même : « Salut, c’est moi. J’ai vingt-sept ans. Il me manque déjà deux dents, regarde, débute ainsi le roman. Tout le monde dit que je suce bien. Je me pratique depuis vingt-deux ans. »

Yes sir, ma première fellation, c’était à cinq ans. Arrête, c’est pas triste. Vaut mieux en rire qu’en pleurer, qu’y disent.

Citation tirée du livre Y avait-il des limites..., de Michelle Lapierre-Dallaire

Ça vous donne une idée du propos.

Pendant près de 200 pages, le récit (non linéaire) raconte la vie brisée d’une enfant à la mère « multicolore » et poquée. Brisée par ce qu’on connaît tous trop bien, mais dont on aime bien peu entendre parler. Ici, non seulement c’est écrit, souligné à gros traits, mais c’est surtout ressenti. Et c’est ce qui écorche si vivement le lecteur. Ce ressenti à fleur de peau. Vif. Brûlant. Intolérable, même.

« Je suis insurmontable. Indomptable. Trop atteignable », poursuit la narratrice « transpercée par la vie », au comportement destructeur, qui a appris à écarter les jambes pour oublier sa douleur, et surtout sa réalité. Qui a appris à sucer pour se faire aimer. Et on vous passe les exemples les plus scabreux.

Vous en avez assez entendu ? Non. Parce qu’il faut dire que la plume, étonnamment poétique et littéraire (avec une allusion ici à Flaubert, là à Tolstoï, ou pourquoi pas à Sex and the City !), apaise la lecture, rendant le tout sinon plus digeste, du moins un brin lyrique. Tant que lyrisme se puisse. Et ça non plus, ça n’est pas innocent.

« Je ne pense pas que je sois poète, mais j’ai voulu insérer de la poésie dans l’écriture de façon à mettre un baume sur les choses difficiles que je nomme », confirme Michelle Lapierre-Dallaire en entrevue, d’une petite voix d’une douceur inattendue.

Écrire par « nécessité »

Pourquoi aller vers ces « choses » –là, si crues, si droit au but, au fait ? La jeune femme, qui a toujours su qu’elle voulait écrire (et qui a aussi toujours lu pour « sortir de [sa] tête où [elle] était tout le temps »), a d’abord écrit par « nécessité », confie-t-elle. « Tout ce qu’on m’a toujours dit qu’il ne fallait pas que je dise, tous les secrets de famille, moi, je voulais faire un livre avec ça », dit-elle. Parce qu’il « fallait que ça sorte », comme elle dit, et l’actualité lui a aussi donné un sacré coup de pouce en ce sens. « [Le mouvement] #metoo, cette prise de parole à la fois publique et intime […], m’a donné le courage de publier », confirme-t-elle.

Certes, le texte est choquant, concède l’autrice, mais est-ce vraiment si inusité ? Michelle Lapierre-Dallaire est loin d’en être certaine. Au contraire. « On dit que c’est choquant, en même temps, c’est banal. Plus j’en parle, plus je rencontre du monde qui a vécu quelque chose de similaire. »

C’est choquant parce qu’on le dit de front. Mais ça se susurre dans toutes les maisons…

Michelle Lapierre-Dallaire, autrice

Si vous voulez tout savoir, oui, il y a une part de fiction dans le récit. Des amalgames de personnages, par exemple. Pour le reste, c’est bel et bien son histoire. Sa vérité à elle. Elle ne le cache pas. « J’assume. Je ne me fais pas un portrait très glorieux. J’aborde mes erreurs, mes maladresses, des choses vraiment graves dues à mon trauma, mon réflexe de survie. C’est un peu ça, le trouble de la personnalité limite. » Trouble dont elle souffre (« en rémission », sourit-elle fièrement), dont elle ne fait toutefois pas mention explicitement dans le texte. « Mais ce livre, c’est ma version des choses, insiste-t-elle. Il faut l’avoir vécu pour le dire de cette façon… »

Et avoir un peu guéri, devine-t-on. Elle confirme : « J’ai appris à m’aimer. » Et l’histoire ne finit pas trop mal, quelque part. Après une conclusion « magnifiquement insoutenable » de la vie pure qu’elle aurait pu avoir, elle est « là pour publier un livre ! », sourit-elle franchement.

Pour y arriver, Michelle Lapierre-Dallaire a suivi une thérapie. Et surtout attendu que les principaux intéressés, notamment son beau-père, meurent. Détail non négligeable à souligner. « Je ne pense pas que j’aurais eu le courage de le faire avant », laisse-t-elle tomber…

On comprend que pendant 28 longues années, donc, la jeune femme n’a rien dit. Mais ce temps-là est fini. Aujourd’hui, Michelle Lapierre-Dallaire, qui s’inspire des Marguerite Duras, Virginie Despentes, Fanny Britt et autres Marjolaine Beauchamp, espère ajouter sa plume à celles des « autrices féministes à la voix forte ». Disons qu’elle part en lion.

En librairie le 5 août

Y avait-il des limites si oui je les ai franchies mais c’était par amour OK

Y avait-il des limites si oui je les ai franchies mais c’était par amour OK

La Mèche

175 pages