Et si je ne suis pas une bonne mère ? Et si l’enfant, lui, n’est pas un bon bébé ? Pire : si je ne l’aime pas, et s’il n’est carrément pas aimable ? Dans son tout premier roman, un thriller angoissant et dérangeant au possible, la Torontoise Ashley Audrain met le doigt sur les questionnements les plus tabous qui soient entourant la maternité. Et ça fesse.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Droit dans le ventre. Jugez vous-même : qui est le monstre, la mère forcément indigne parce que incapable d’aimer ou l’enfant (devenu ?) méchant ? Telles sont les questions dérangeantes qui taraudent le lecteur (la lectrice ?) tout au long d’Entre toutes les mères – traduction française de The Push, un titre original plus senti, si vous voulez notre humble avis –, publié ces jours-ci chez JC Lattès. Sans oublier toutes les interrogations quant à l’instinct maternel, l’injonction de la soi-disant bonne mère et, surtout, de son amour inconditionnel. Ou pas. Pile pour la fête des Mères, un choix, disons, pour le moins audacieux, quoique peut-être moins maladroit qu’il n’y paraît.

« Ce n’est pas un cadeau typique de fête des Mères », dit en éclatant de rire la principale intéressée, rencontrée virtuellement récemment. « Mais j’espère que ça va provoquer des conversations », ajoute-t-elle. Pourquoi pas avec nos mères, ou encore nos filles, autour de cette sacro-sainte question qu’est la maternité, de ce qu’on lègue, comment, pourquoi ? « J’espère que ça va semer quelque chose ! »

Alors qu’on s’attendait à une femme au regard sombre, un brin gothique, nous voilà devant une interlocutrice lumineuse toute de blanc vêtue. Le contraste est choquant. Et rassurant, soyons francs.

« C’est de la fiction, rappelle-t-elle d’emblée, d’un air entendu. Ce n’est pas une autobiographie, Dieu merci ! » Pour la petite histoire, sachez que l’autrice a deux enfants, un mari aimant, et que c’est même ce dernier qui l’a encouragée à plonger dans le côté plus sombre de son récit. Bref, oui, il s’agit bel et bien d’une fiction, quoique ancrée dans des émotions bien réelles, plus communes qu’on pourrait croire. Mais nous y viendrons.

Phénomène littéraire

Déjà sacré phénomène littéraire par la presse internationale, traduit en plus de 30 langues, ce livre n’a pas fini de faire parler de lui. Pour cause : les maisons d’édition se sont littéralement arraché le manuscrit, avant qu’Ashley Audrain finisse par signer un contrat de plusieurs millions de dollars, du jamais vu pour un premier titre, a rapporté dernièrement le Toronto Star. « C’est un des plus grands talents du siècle », a même dit d’elle une maison d’édition danoise. Et sans surprise, les droits d’adaptation ont déjà été achetés par un producteur, nul autre que David Heyman, à qui l’on doit l’excellent Mariage Story, entre autres. Ça promet.

En résumé, et sans vendre de punchs – Dieu sait si punchs il y a –, le roman raconte l’histoire de Blythe, une jeune femme qui ne veut a priori pas d’enfants. Elle finira par en avoir, tout en mûrissant tout l’espoir du monde de faire mieux. Mieux que sa mère et que la mère de sa mère avant elle, des femmes inadéquates, c’est le moins qu’on puisse dire. De faire « différent ». De faire, surtout, comme une bonne mère est « censée être ». Vous l’aurez compris, son expérience de la maternité ne s’avérera pas, mais pas du tout, telle qu’elle l’escomptait.

C’est, en clair, l’essence du récit, qui tire ici sa force dans l’intrigue, hyper bien ficelée (et haute en rebondissements glaçants, même si l’histoire commence par la toute fin, mettant en scène une femme seule, regardant de l’extérieur son ex-mari dans sa nouvelle vie), mais aussi dans les émotions partagées. Avouées.

Et racontées, à coups de courts chapitres, narrés à la deuxième personne (Blythe s’adresse tout le long à son ex-amoureux, le père de ses fameux enfants), dans un style direct, épuré, quoique archi-imagé. Des émotions qui ont le don, de toute évidence, de résonner chez bien des femmes, à différents degrés : c’était « au-dessus de mes forces », « j’avais l’impression d’être la seule mère au monde qui n’y survivrait pas », « j’étais tellement déçue qu’elle soit mon enfant », « je ne voulais pas être la mère de ce genre d’enfant »…

Un livre qui résonne

« Je pense que ce livre résonne chez toutes sortes de femmes », lance l’autrice, tout de même agréablement surprise par l’enthousiasme généralisé. « Je l’espérais, mais je ne pouvais pas en être sûre ! », dit-elle. « Je pense que ça en dit long sur tous les non-dits entourant la maternité ». Entre autres « non-dits » : la solitude (« même en étant les plus entourées du monde »), les attentes – souvent déçues, et la solitude du coup décuplée – et les désillusions.

En matière de désillusions, Ashley Audrain en connaît d’ailleurs un rayon : on a décelé une maladie chronique à son premier enfant, à peine naissant. Elle a aussi passé ses premiers mois avec lui à l’hôpital. « Ça a vraiment changé mon expérience de la maternité », confie-t-elle. Et même si elle n’y fait pas le moindrement allusion dans le livre, ce sentiment de grande solitude dans l’adversité de la maternité déteint tout le long.

Dur de ne pas s’identifier : « j’aime mon enfant, mais je n’aime pas toujours la maternité », tel est finalement ce ressenti ambigu et par-dessus tout tabou que pensent beaucoup de femmes tout bas, et qu’Entre toutes les mères crie ici tout haut. « On sait qu’on est censé parler de la maternité et décrire la maternité d’une certaine façon, mais ce n’est pas toujours la réalité », poursuit l’autrice, en connaissance de cause.

Le plus beau métier du monde ? La plus enrichissante des réalisations ? Pas exactement, ose dire son personnage principal, exténué.

La fatigue est d’ailleurs ici hautement exploitée. « Une fatigue qui change qui on est fondamentalement. […] J’ai toujours voulu savoir : comment ça nous change [la maternité], et qu’est-ce qui se passe quand ça ne se passe pas tel que présupposé ? »

Dans Entre toutes les mères, Ashley Audrain explore donc une avenue certes dérangeante, mais suffisamment réaliste pour remuer autant de lecteurs. « Et je pense qu’il est important d’entendre des histoires de femmes qui sortent du récit typique et attendu, conclut-elle. C’est important de provoquer cette conversation […] de raconter différentes réalités, même si elles ne sont pas convenables. » Surtout si elles ne sont pas convenables ?

IMAGE FOURNIE PAR JC LATTÈS

Le thriller Entre toutes les mères (traduction française de The Push), traduit en plus de 30 langues, est déjà sacré phénomène littéraire par la presse internationale.

Entre toutes les mères
Ashley Audrain
JC Lattès
363 pages