Il faut avoir un sacré talent pour réussir à faire naître un univers et faire vivre des personnages en seulement deux romans, qui plus est publiés à six ans d’intervalle. Et quand vient le temps du troisième tome, il faut avoir sacrément confiance pour oser rompre avec le ton qu’on avait installé dans les deux premiers.

Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse

Avec Nous étions le sel de la mer, paru en 2014, et La mariée de corail, lancé le printemps dernier, Roxanne Bouchard a ainsi mis au monde l’inspecteur Moralès, enquêteur d’origine mexicaine qui a quitté Longueuil pour aller travailler en Gaspésie. Parfait personnage de polar tourmenté et intuitif, il a été épaulé au cours de ses enquêtes par des collègues sympathiques, et a croisé moult pêcheurs colorés, ou inquiétants, ou les deux, le tout dans le décor majestueux et sauvage de la Gaspésie.

Dans Le murmure de hakapiks, qui arrive à peine un an plus tard, non seulement l’autrice déplace géographiquement la suite de son récit, mais elle lui ajoute une couche d’anxiété et une ambiance lourde et dramatique qui s’apparente plus au roman noir qu’au simple polar.

Nous sommes quatre mois après la fin de La mariée de corail. Moralès tente de combattre la mélancolie du divorce en participant à la Traversée de la Gaspésie en ski de fond avec son collègue et ami Érik Lefebvre. Mais il ne peut s’empêcher de s’intéresser à un cas que la psychologue judiciaire Nadine Lauzon a emporté pour l’étudier, une voie de fait qui serait liée au trafic de drogue et aux motards.

Pendant ce temps, l’agente des Pêches Simone Lord, rencontrée dans La mariée de corail et qui a été mutée aux Îles-de-la-Madeleine, doit monter à bord du navire Jean-Mathieu pour contrôler une chasse au phoque avec un équipage, disons, particulier.

Les deux histoires sont donc menées parallèlement, sur fond de tempête de glace qui immobilise les bateaux et de froid polaire, alors que Simone et Moralès, qui n’ont jamais osé s’avouer leur attirance, pensent sans arrêt l’un à l’autre.

Roxanne Bouchard mène habilement chaque récit en alternance, même si les atermoiements de Moralès finissent par être un peu répétitifs – merci au personnage d’Érik Lefebvre de venir alléger l’atmosphère, seul vestige comique des deux précédents romans. C’est peut-être justement ce qui manque le plus dans Le murmure des hakapiks, cet humour dans les personnages secondaires.

Car du côté de la pauvre Simone Lord, il n’y a rien de drôle. Sur le chalutier parti en quête de l’or gris de la banquise, l’agente est entourée d’un violeur en puissance qui ne cache pas ses intentions, d’un jeune coké paquet de nerfs, d’un ex-braconnier frustré… Disons que l’ambiance est on ne peut plus étouffante et dangereuse.

Le point de rencontre entre les deux histoires, qu’on attend, se place donc petit peu par (très) petit peu. Et cette lenteur installée par Roxanne Bouchard est une vraie réussite – sauf si vous êtes amateur de punchs en série.

L’autrice a choisi l’attente figée dans la glace, l’humidité froide du bateau, l’inquiétude sournoise qui s’insinue dans les veines. Dans ses descriptions toujours aussi imagées et lyriques, elle sait autant montrer une scène de chasse sanglante – amis des animaux s’abstenir, c’est un conseil – qu’entrer dans les questionnements existentiels d’un homme enfin prêt à rencontrer l’amour.

Pas de doute, on est devant une écrivaine en pleine possession de ses moyens, capable de créer une ambiance anxiogène au possible tout en se retenant d’en donner trop, trop vite. Capable surtout de briser son propre moule pour explorer d’autres avenues, même si ce ne sont pas les plus faciles.

On a déjà hâte de retrouver Moralès.

PHOTO FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Le murmure des hakapiks, de Roxanne Bouchard

Le murmure des hakapiks
Roxanne Bouchard
264 pages
Libre Expression
★★★½