Violence, tabou, douleur, culpabilité, santé mentale… Les textes réunis dans le collectif Libérer la culotte montrent qu’il reste un autre chapitre à écrire à la révolution sexuelle avant que les femmes puissent jouir librement.

Nathalie Nathalie
La Presse

Parler de sexualité, en 2021, ça peut paraître banal. À l’ère de la porno super accessible, de l’hypersexualisation et de la popularité de réseaux sociaux comme OnlyFans, on a l’impression qu’il n’y a plus de tabous, plus aucun sujet qui n’ait été discuté, décortiqué, exposé sur la place publique.

Et pourtant… on se trompe royalement, comme nous le démontre ce recueil de textes qui aborde la sexualité par toutes sortes de chemins et nous montre que dans l’intimité de la chambre à coucher, il reste encore des choses à régler.

Le livre est né dans le sillon du recueil Libérer la colère (premier d’une série de livres qui revisite les péchés capitaux d’un point de vue féministe), explique l’une des deux codirectrices de l’ouvrage, Natalie-Ann Roy.

Quand on discutait des textes sur la colère, on n’arrêtait pas de trébucher sur des enjeux de l’intimité et on s’est dit qu’on y reviendrait dans un futur livre qui aborderait le péché de la luxure.

Natalie-Ann Roy

Au début du projet, les deux codirectrices pensaient qu’un livre sur la sexualité serait léger, pétillant, qu’il célébrerait le plaisir. « On se disait : ça va tellement être le fun, confie Geneviève Morand en riant. Finalement, c’est pas mal plus compliqué. Il y a des réminiscences de la colère dans la sexualité. Ce n’est pas si simple… Notre livre ne parle pas d’érotisme. C’est une critique sociale. »

C’est compliqué, la sexualité

Pas mal tous les sujets sont abordés dans les textes de ce recueil : jouissance, orgasme au féminin, BDSM, libido, routine, polyamour, mais aussi agressions, stéréotypes liés à la diversité, et même la sacro-sainte charge mentale qui ne reste malheureusement pas à la porte de la chambre à coucher.

Les « auteurices » (il y a des personnes non binaires au sein du collectif) abordent des questions délicates comme le viol conjugal, la douleur physique durant une relation sexuelle, l’abstinence, l’acceptation de soi, la culpabilité de se masturber et… la brassée de lavage à terminer.

Dans un entretien empreint de franchise, la comédienne et animatrice France Castel affirme que si c’était à refaire, elle parlerait davantage à ses partenaires. Fanny Britt, pour sa part, signe un texte magnifique sur la sexualité au sein d’un « vieux couple » à partir du mythe « Beyoncé et Jay-Z ». Dans Fake News, qui n’est pas sans rappeler un épisode de la série Sex and the City, Laïma A. Gérald aborde la délicate question du « faux orgasme », une performance qui vaudrait un Oscar à bien des femmes…

On a voulu mettre sur la table des discussions qui n’ont pas lieu, avec ouverture et bienveillance. Après ce livre, je ne veux plus jamais entendre un gars dire que sa blonde “est dure à faire jouir’’ !

Geneviève Morand

En fin de compte, les textes qui composent le recueil nous ramènent tous à la même observation : pour qu’une sexualité soit épanouie, pour que les femmes puissent être « bien baisées », il faut absolument que la relation soit égalitaire. « Il y a encore de la transaction dans nos relations intimes, confirme Natalie-Ann. Il y a beaucoup d’obstacles entre nous et nos jouissances. C’est vraiment ce qu’on a réalisé en discutant entre nous. »

« Nos modèles, notre imaginaire sexuel, nos fantasmes sont conditionnés par des images vieilles comme le monde qui étouffent notre créativité, renchérit Geneviève. Il faut se libérer de tout ça, mais ce n’est pas facile, on y revient tout le temps. »

Une autre révolution

Libérer la culotte est bien entendu traversé par une intention de brasser la cage, de révolutionner le discours sur la sexualité. En nommant ce qui ne tourne pas rond, en exposant les malaises et les incompréhensions sur la place publique, le collectif espère amorcer un dialogue important.

Dans une relation hétéro-normative, nos partenaires n’ont pas nécessairement envie d’avoir ces discussions-là. Si ça va mal au lit, ils vont proposer d’acheter un dildo. La charge émotive de pousser les conversations de l’intime, c’est encore nous qui la portons.

Natalie-Ann

« Certains sujets sont des champs de mines, ajoute Geneviève qui salue le courage des auteurices qui s’exposent au jugement de leur entourage en publiant des textes aussi intimes.

Cela dit, c’est quand même troublant, en lisant ce livre, de constater que les choses n’ont pas tellement changé depuis la deuxième vague féministe. Que certains propos rejoignent ceux de Betty Friedan dans Feminine Mystique, un livre publié en… 1963.

« L’état des lieux est un peu triste, reconnaît Natalie-Ann. Il y a un combat pour l’égalité qui se déroule dans la chambre à coucher et la clé de voûte, ce sont des rapports égalitaires. Mais on espère qu’il se dégage aussi de la lumière et de l’espoir de ce livre. »

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Libérer la culotte, collectif dirigé par Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy

Libérer la culotte
Collectif dirigé par Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy
Illustrations de Natalie-Ann Roy
Éditions du remue-ménage
240 pages
En librairie le 20 avril