Est-ce possible que tous les Mister Big, « bad boys » et autres princes pas si charmants de nos petits et grands écrans empoisonnent nos rêves (et surtout nos vies), en glorifiant des amours impossibles et, au final, toxiques ? Dans un essai à saveur de thèse, India Desjardins avance que oui, propose une réflexion, et même quelques pistes de solution.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

La prolifique autrice, à qui l’on doit le fameux Journal d’Aurélie Laflamme (et toute la série de romans qui a suivi), change ces jours-ci de registre et nous arrive en librairie avec ce qu’elle aime appeler une « enquête » : Mister Big ou la glorification des amours toxiques, chez Québec Amérique. Pandémie oblige, l’éternelle romantique s’est en effet réinventée (!) et a plongé dans un projet de taille : décortiquer la légendaire télésérie Sex and the City (SATC, avant de savoir qu’une suite était dans les tiroirs), mais aussi plusieurs autres films cultes de sa jeunesse, les Grease, Sixteen Candles et Love Actually qui ont marqué (forgé ?) bien des femmes d’aujourd’hui (et ça se poursuit).

Et même si ces titres ne vous disent trop rien, le sujet devrait néanmoins en interpeller plusieurs. C’est qu’India Desjardins a surtout ici cherché, entrevues et études scientifiques à l’appui, à répondre à deux grandes questions (avec un ton que les fans reconnaîtront). « Je ne peux m’empêcher de me demander » : est-ce que les relations dépeintes dans ces comédies romantiques relèvent de la violence psychologique, et est-ce que, ce faisant, ces œuvres de fiction aux sempiternels happy ends ont un impact sur nos vies ?

Ça fait vraiment longtemps que je me pose ces questions. Au début de la pandémie, mes projets ont été annulés ou mis sur la glace, et je me cherchais des activités. Après la peinture à numéros, je suis tombée un jour sur cette publication sur Instagram : Big ou Aidan ?

India Desjardins, autrice et scénariste

« Comme s’il n’y avait toujours que ces deux choix dans la vie », s’enflamme-t-elle, avec un soupçon d’exaspération. Il faut dire que le sujet la tenaille depuis des années. Parce que oui, même plus de 15 ans après la finale (d’une série lancée à la fin des années 1990), la question continue de déchirer les adeptes, et pas que sur les réseaux sociaux. « Comme si les gars ordinaires étaient plates, et que les gars extraordinaires étaient hot ! On a toujours juste ces deux choix-là ! »

Parlant d’adeptes, India Desjardins ne renie rien. Elle est une « fan de la première heure » de SATC, une série qui a eu un impact culturel certain (elle a même porté une chaîne personnalisée à son nom, tout comme Carrie, l’héroïne de la série). L’exercice a été d’autant plus déchirant, comprend-on. « C’est mon passé ! J’avais 22 ans quand ça a commencé, j’ai vraiment aimé, mais maintenant, je suis capable d’avoir un certain recul… »

L’« angle mort »

Ce recul impose sinon une relecture, à tout le moins un regard critique, duquel découle l’énorme « angle mort » qu’elle dénonce ici. La réponse à sa première question est d’ailleurs limpide. Effectivement, cet archétype amoureux mettant en scène le type distant, qu’on nous sert dans toutes les comédies et fictions d’hier à aujourd’hui (avec, tout récemment, 365 Days, pour ne nommer que lui), froid, aux répliques tantôt assassines, tantôt séductrices, bref ambivalent au possible, ressemble bel et bien et dans les faits à de la violence psychologique, confirme sans équivoque Joane Turgeon, psychologue, chercheuse et autrice (Comprendre la violence dans les relations amoureuses), abondamment citée dans l’ouvrage.

De là à dire que ce modèle est bel et bien toxique pour le spectateur (la spectatrice ?), la réponse est moins évidente. Plus « nuancée ». India Desjardins a épluché ici une foule d’études (et sa bibliographie en témoigne), tant psychologiques, historiques que scientifiques, pour conclure en toute franchise : « Il y a autant d’études positives que négatives. »

N’empêche qu’il serait naïf de croire qu’un modèle (« une histoire d’amour qui ne fonctionne pas, et qui finit par fonctionner »), présenté à répétition et à toutes les sauces, soit ici sans conséquence. Elle cite l’exemple des inscriptions en archéologie, qui ont bondi avec la popularité de la série des Indiana Jones, ou encore les jouets sexuels, qui n’ont jamais eu autant la cote que depuis Fifty Shades of Grey. Peut-on sincèrement croire que l’idéal du Big inaccessible, manipulateur et, au final, violent, psychologiquement parlant, n’influerait pas sur les jeunes filles ? India Desjardins la première confie avoir aimé à répétition des hommes qui l’ont fait souffrir.

Est-ce qu’on glorifie dans les œuvres les relations toxiques ? Ma théorie, c’est que oui.

India Desjardins, autrice

« C’est une réflexion, pas une accusation, précise-t-elle. Mais est-ce qu’on peut y réfléchir ? » Le lecteur attentif aura remarqué que l’autrice n’a pas donné ici un seul exemple québécois. C’est voulu. Elle ne voulait pas « fâcher » les collègues, justifie-t-elle. D’ailleurs, elle n’est pas sans reproche. India Desjardins a elle-même déjà « glorifié » un amour toxique dans un de ses romans (Les aventures d’India Jones). Mais peut-on maintenant songer aux œuvres à venir ?

C’est d’ailleurs le souhait qu’elle fait : « Mon but, c’est qu’on ait cette réflexion : qu’est-ce qu’on envoie comme modèle ? Et est-ce qu’il y a moyen d’améliorer les choses ? » Quelques pistes, en vrac : réfléchir aux impacts de la fiction (pourquoi ne pas carrément offrir un cours sur le sujet en création ?), sortir du schéma traditionnel de scénarisation (quête, obstacles, enjeux, un schéma qui limite les créateurs, quand vient le temps de raconter des histoires d’amour) et oser raconter d’autres récits, bref, en finir avec ce modèle unique et toxique.

Un sujet drôlement d’actualité, faut-il le souligner. Et India Desjardins le sait. « Avec la question de la violence conjugale, on a tous une réflexion de société à faire. Ce n’est pas vrai que la fiction est le seul domaine à ne pas avoir à y réfléchir, sous prétexte que c’est de la fiction. On doit tous participer à cette réflexion, en tant que société. »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Mister Big ou la glorification des amours toxiques, d’India Desjardins

Mister Big ou la glorification des amours toxiques
India Desjardins
Québec Amérique
192 pages
En librairie le 6 avril