Avec Station Eleven, un récit campé dans un monde post-apocalyptique décimé par un virus virulent, Emily St. John Mandel a connu un succès international. Elle nous revient avec L’hôtel de verre, où elle fait montre une fois de plus de sa maîtrise éblouissante des enchevêtrements narratifs. Cette fois-ci, elle nous plonge au cœur d’un kaléidoscope romanesque où sont conviés crise financière de 2008, pyramide de Ponzi, figures fantomatiques et hôtel luxueux situé au cœur de la nature sauvage de l’île de Vancouver. La Presse a joint la romancière canadienne à Brooklyn, où elle demeure depuis plusieurs années.

Publié le 13 mars 2021
Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

La Presse : Six années ont passé entre la parution de Station Eleven, aujourd’hui traduit en 33 langues, et celle de L’hôtel de verre, dont la traduction française, publiée par Alto, arrive en librairie le 16 mars. Est-ce que c’était difficile d’écrire à nouveau après le succès immense que vous avez rencontré ?

Emily St. John Mandel : J’ai été sur la route environ un an après la publication de Station Eleven, puis ma fille est née deux mois après. J’adore être mère, mais avoir un enfant n’accélère pas le processus d’écriture ! C’était difficile effectivement de poursuivre après Station Eleven ; j’avais tout à coup cette impression d’un public invisible qui regardait par-dessus mon épaule. Il faut aussi dire que L’hôtel de verre était un roman difficile à écrire, moins concret et plus éthéré.

LP : Les lecteurs ont pu apprécier dans Station Eleven votre talent pour les structures fragmentées, dont on assemble les pièces avec fascination au fil de la lecture. L’hôtel de verre s’enfonce encore plus loin dans cette direction…

EM : Pour être honnête, je ne crois pas que je sais écrire un roman linéaire ! [Rires.] Mes cinq… en fait, mes six romans, car j’en ai écrit un nouveau, utilisent cette même structure non linéaire et une multitude de points de vue. Je trouve que c’est très utile pour développer mes personnages, en permettant d’offrir plusieurs perspectives à différents moments dans le temps. Et c’est si amusant d’écrire de cette façon, cela donne l’impression d’assembler un immense casse-tête !

LP : Le point de départ de L’hôtel de verre est l’arrestation en 2008 de Bernard Madoff, pour une escroquerie de type pyramide de Ponzi, qui a été condamné à 150 ans de prison. Le personnage que vous avez créé, Jonathan Alkaitis, en est inspiré. En quoi ce sujet vous intéressait-il ?

EM : Pour être claire, tous les personnages du livre sont entièrement fictifs, mais le crime, lui, reste le même. Madoff a été arrêté en décembre 2008 et, peu après, six ou sept de ses employés également. À l’époque, je travaillais dans un endroit où j’aimais beaucoup mes collègues et je pensais à cette camaraderie dans un groupe de personnes qui partagent la même mission. Mais qu’en est-il quand cette mission est de perpétrer un crime aussi massif ? C’était ce qui me fascinait dans cette histoire. Le premier chapitre que j’ai écrit – qui est devenu le chapitre 10 – raconte l’affaire de la perspective des employés, à la manière d’un chœur grec.

LP : Le roman est aussi une histoire de fantômes et des vies possibles qui hantent les personnages, que vous appelez des « contrevies ». Comment êtes-vous passée de la pyramide de Ponzi à cela ?

EM : Vous voyez pourquoi j’ai mis cinq ans à l’écrire ! [Rires.] Je n’écris jamais à partir d’un plan, je commence, puis je vois où cela me mène. Au départ, je voulais me concentrer sur le crime. Puis j’ai introduit cette histoire de fantômes, car je voulais suggérer qu’Alkaitis perdait son emprise sur la réalité. J’aimais cette ambiguïté : voit-il vraiment des fantômes, ou s’agit-il de projections de sa culpabilité ? Cela m’a amenée, plus largement, à travailler cette idée d’être hanté, pas nécessairement par des spectres, mais par ces vies que nous n’avons pas vécues. Nous en avons tous au moins une. Pour moi, un des plaisirs de la fiction est de pouvoir aller aux limites du réel.

LP : Vous êtes née sur l’île de Vancouver. Vous êtes-vous inspirée de cela pour imaginer cet hôtel luxueux et loin de tout, propriété d’Alkaitis, où travaille Vincent, qui deviendra la « femme trophée » du criminel ?

EM : Quand j’avais environ 14 ans, j’ai passé deux semaines avec ma famille dans une communauté appelée Quatsino. Cet endroit était vraiment reculé. Pour y accéder, il fallait conduire jusqu’au point le plus au nord de l’île de Vancouver, puis prendre un bateau-taxi. Caiette, l’endroit fictif où est situé l’hôtel, est largement inspiré de cette expérience. J’aimais l’incongruité de placer cet hôtel si luxueux dans cet endroit si reculé.

LP : Vous avez déjà vécu quelques mois à Montréal. Votre premier roman, un roman policier, s’intitule d’ailleurs Last Night in Montreal. Quels souvenirs gardez-vous de la métropole ?

EM : J’avais 21 ans et j’avais décidé que je voulais écrire. Je travaillais très tôt le matin dans un magasin, puis j’écrivais un peu dans l’après-midi. J’avais si froid à Montréal, je n’étais pas habituée à cette température, et je me couchais parfois à 19 h juste pour me réchauffer sous les couvertures ! Puis je me réveillais à 1 ou 2 h du matin et j’allais au Café Dépôt, sur le boulevard Saint-Laurent, et j’écrivais toute la nuit. C’est là que j’ai écrit le début de ce roman. C’est tellement étrange de penser à ça aujourd’hui !

LP : Dans Station Eleven, un virus de grippe dévaste presque toute la population de la planète. À quel point était-ce surréel pour vous quand le virus de la COVID-19 a causé une pandémie mondiale ?

EM : C’était surréel, mais je ne sais pas si ce l’était davantage pour moi que pour n’importe qui d’autre. Ce qui est devenu clair à mes yeux, quand j’ai fait des recherches sur l’histoire des pandémies, c’est qu’il y aurait toujours une prochaine pandémie. Donc je n’ai pas l’impression d’avoir prédit quoi que ce soit, même si oui, c’était très étrange !

LP : Vous parliez de votre nouveau livre un peu plus tôt. Sur quoi avez-vous travaillé cette fois ?

EM : Au début de la pandémie, à New York, ça allait tellement mal, il y avait beaucoup de morts et le bruit constant des sirènes, nuit et jour. Ce court roman a tout à voir avec le fait que nous étions en confinement ; j’avais besoin de planter l’action le plus loin possible de mon appartement. N’importe où sur Terre était trop près ! Alors je me suis mise à travailler sur ce roman de science-fiction assez étrange, campé principalement dans des colonies sur la Lune, dans 400 ans…

IMAGE FOURNIE PAR ALTO

L’hôtel de verre, d’Emily St. John Mandel

L’hôtel de verre
Emily St. John Mandel
Traduit de l’anglais par Gérard de Chergé
Éditions Alto, 392 pages
En librairie le 16 mars