Dans une scène du nouveau film de Philippe Falardeau, My Salinger Year, à l’affiche depuis le 5 mars, le personnage principal, Joana, aspirante écrivaine qui travaille dans une agence littéraire, se rend dans une librairie. On reconnaît, derrière elle, la vitrine de S.W. Welch, rue Saint-Viateur, à Montréal.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

My Salinger Year, qui traite notamment du culte voué par ses admirateurs particuliers à l’écrivain reclus de L’attrape-cœurs, J. D. Salinger, se déroule à New York, mais a été tourné dans mon quartier du Mile End. J’y ai même reconnu la maison de mes parents.

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La librairie S.W. Welch est menacée de fermeture en raison de la hausse de loyer réclamée par le propriétaire de l’immeuble qui l’abrite, l’entreprise Shiller Lavy.

En me rendant justement à pied chez mes parents le week-end dernier avec Fiston, pour une visite de balcon, j’ai constaté à quel point le quartier est moribond. À vue de nez, un local commercial sur quatre de l’avenue du Parc est à louer. Avant le début de la pandémie, en plein boom économique, on estimait que 15 % des locaux commerciaux de Montréal étaient inoccupés.

« Le Mile End est mort », clame une affiche que l’on voit depuis quelques années avenue Bernard, entre l’avenue du Parc et le boulevard Saint-Laurent, où le nombre de locaux vacants est effarant. Certaines vitrines commerciales, sur cette artère, sont placardées depuis plus de deux décennies.

Il y a presque 30 ans que j’habite le quartier. À l’exception d’une année d’études à l’étranger et d’un exil d’un an dans le Plateau Mont-Royal, j’y réside depuis pratiquement le début de l’âge adulte. J’ai vu le quartier changer, pour le meilleur et pour le pire. L’embourgeoisement a fait son œuvre. Les piqueries de la rue Waverly ont fait place à des loyers hors de prix. Des commerces de proximité ont fermé leurs portes, au profit de succursales de chaînes bien établies.

Le Mile End est devenu, au milieu des années 2000, LE quartier montréalais à la mode, à l’image du succès international de ses artistes. On y croisait, rue Saint-Viateur, des membres du groupe Arcade Fire, qui a enregistré dans le quartier son mythique album Funeral aux studios de l’Hotel2Tango, propriété de musiciens du collectif Godspeed You ! Black Emperor. Des artistes de renommée mondiale comme Grimes ou Mac DeMarco s’y sont installés dans la foulée.

Peu à peu, ces dernières années, ces artistes ont quitté le quartier et des lieux culturels ont disparu les uns après les autres, en raison de la hausse déraisonnable du prix des loyers. La Coop Le Cagibi, qui abritait rue Saint-Viateur un café et une salle de spectacles populaires auprès d’une jeune clientèle hipster archétypale, a fermé ses portes en 2018. Il y a six ans, ma librairie de quartier, L’écume des jours, a déménagé ses pénates dans Villeray, remplacée par une sandwicherie puis par une autre, destinées à nourrir les employés d’Ubisoft. Et tant pis pour la nourriture de l’âme.

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La librairie S.W. Welch est établie sur la rue Saint-Viateur depuis près de 15 ans.

À deux coins de rue de l’ancien local de L’écume des jours, une autre librairie de la rue Saint-Viateur, S.W. Welch, est désormais menacée de fermeture. La petite librairie d’occasion de Stephen Welch a pignon sur rue depuis près de 15 ans dans le Mile End, mais le propriétaire de l’immeuble qui l’abrite, l’entreprise Shiller Lavy, souhaite faire passer son loyer de 2000 $ à 3000 $ (et jusqu’à presque 5000 $ en ajoutant les charges), malgré le contexte économique difficile de la pandémie.

Stephen Welch quittera à regret son local au mois d’août. Le libraire est la plus récente victime de la spéculation immobilière et des hausses exorbitantes des loyers commerciaux dans le quartier, notamment de la société Shiller Lavy, propriétaire de plusieurs édifices du Mile End. La pâtisserie-boulangerie De Gaulle, ancienne voisine de la librairie, a quitté le quartier il y a deux ans pour les mêmes raisons.

En entrevue en début de semaine avec mon confrère de The Gazette Brendan Kelly, Danny Lavy, copropriétaire de l’immeuble où se trouve la librairie S.W. Welch, a comparé le commerce de Stephen Welch à un vidéoclub. « Le type vend des livres antiques, a-t-il remarqué. Il faut se demander : qui achète encore des livres aujourd’hui ? »

Quel commentaire d’une abyssale bêtise. Quelle vision à courte vue d’un propriétaire incapable de reconnaître la valeur de la culture. S’il n’y avait pas des commerces comme celui de M. Welch pour faire du Mile End ce qu’il est aujourd’hui, l’ensemble de vos édifices de la rue Saint-Viateur aurait moins de valeur de revente, M. Lavy. Vous voulez tuer la poule aux œufs d’or ? Continuez comme ça. Vous êtes bien parti.

Je n’ai pas été le seul à être révolté par la stupidité crasse de la question de Danny Lavy. Le mot-clic #MileEndEnsemble a mobilisé des centaines de résidants et de petits commerçants du quartier, qui comptent témoigner de leur solidarité à la librairie de S.W. Welch, le 13 mars. Leur credo ironique : qui achète encore des livres aujourd’hui ?

Le phénomène de l’exode des commerces de proximité n’est pas sans conséquence. C’est l’identité d’un quartier qui se délite et qui, à terme, court le danger d’être dénaturée. Or, son identité, c’est ce qui fait du Mile End, encore pour l’instant du moins, un des quartiers les plus vibrants et agréables de Montréal.

C’est la raison pour laquelle il attire des hordes de touristes, dont certains font des visites guidées à vélo ou à pied de ses rues. Ils ne viennent pas pour visiter des succursales de chaînes comme Copper Branch, Starbucks ou David’s Tea, qui ont disparu du quartier aussitôt arrivées ou presque. Ils viennent pour comparer les bagels de l’avenue Fairmount et de la rue Saint-Viateur et les cafés du Olimpico et du Club Social, ou pour voir le mur de cages à oiseaux de la fleuriste Tamey.

Ils viennent pour bouquiner dans la célèbre librairie Drawn & Quarterly ou pour magasiner des vinyles chez Sonorama, Phonopolis ou La Rama, avenue Bernard. Ils viennent pour le décor suranné et le sandwich au salami de chez Wilensky, si bien décrit dans The Apprenticeship of Duddy Kravitz, de Mordecai Richler, et mis en scène dans le film du même nom.

À la lumière du mépris qu’il affiche pour la culture littéraire, peut-être que Danny Lavy se fiche qu’une scène d’un film traitant de J. D. Salinger, présenté en ouverture du Festival de Berlin, ait été tournée dans la librairie d’un édifice qu’il possède. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette scène n’aurait jamais été tournée dans une sandwicherie générique et sans âme.