France Théoret a sauvé son année de confinement en avançant dans son projet de roman-synthèse pour lequel elle s’était fixé un délai de quatre ans, et elle a obtenu son rendez-vous pour le vaccin, mais ce qui la préoccupe au moment où l’on se parle, ce sont les féminicides. Cinq femmes ont été tuées dans un contexte de violence conjugale au Québec dans le dernier mois. « Je suis horrifiée, dit-elle. Le mouvement #moiaussi et le féminisme ont pris de l’ampleur, les choses avancent, mais ça tranche un peu sur les questions qui ne se posent pas au gouvernement. »

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

À la veille de la Journée internationale des femmes, quoi de mieux que de discuter avec France Théoret ? Les hasards de la vie ont fait que je n’avais jamais eu cet honneur, alors qu’elle est certainement l’une des voix les plus importantes de la littérature d’ici. De la littérature des femmes aussi, qui a été son cheval de bataille pendant des décennies. Dans ce nouvel essai qu’elle fait paraître, La forêt des signes, elle raconte sa grande quête d’une écriture au féminin qui, par les nouvelles formes qu’elle engendre, change la réalité, ainsi que son parcours personnel d’écrivaine et de femme engagée – parce que les deux vont ensemble chez elle. Même que l’engagement a précédé l’écriture. Le féminisme, le formalisme et l’indépendantisme ont été d’une importance capitale pour engendrer cette œuvre colossale – près d’une quarantaine de publications (poésie, romans, nouvelles, essais, théâtre) – couronnée par le prix Athanase-David en 2012.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

L’écrivaine France Théoret, qui publie un nouvel essai, La forêt des signes.

En fait, ce qui me touche chez elle est cette naissance douloureuse et acharnée d’une conscience que tout voulait entraver, naissance attribuable au sérieux de sa démarche d’écrivaine obsédée par la forme. Dans La forêt des signes, elle écrit : « Je réclame partout une nouvelle esthétique. La quête d’une écriture au féminin est à la racine d’une pensée littéraire. Il doit bien y avoir une littérature de femmes née de la pensée et du corps féminin, une constante semblable à un courant littéraire. »

Son écriture est née de la révolte, et elle demeure une révoltée. Je sens chez elle trois blessures fondamentales, qui en font une sorte d’exilée de l’intérieur : son milieu social qui méprisait l’éducation, le sort du Québec et le fait d’être une femme dans une société qui la nie.

« Absolument, répond-elle. C’était une recherche que de les identifier. » Elle se demande d’ailleurs où est passé le sentiment de révolte lié aux classes sociales, dans un Québec qui, selon elle, les nomme très mal. « On est, semble-t-il, dans un pays de la classe moyenne mur à mur. Ce n’est dans l’intérêt ni du Québec ni du Canada de ne pas nous faire accroire qu’on est tous égaux. Ça fait plaisir de penser que même quelqu’un qui gagne le salaire minimum est aussi de la classe moyenne. Ça fait plaisir, mais ça ne change pas la réalité. Ça ne donne pas de prise sur la réalité. Cette fiction-là fonctionne très bien et fait en sorte que les gens ne font plus de regroupements comme dans les années 1940-1950, lors des grandes grèves. »

Révolutions et backlash

Car pour changer la réalité, il faut savoir la nommer. « Comme on est en train de nommer les crimes sexuels en ce moment. » France Théoret est impressionnée par le mouvement #metoo, et ce n’est probablement pas un hasard si cela s’est surtout produit à l’écrit sur les réseaux sociaux. Ni qu’à mesure que les écrivaines gagnent du pouvoir, il y ait eu un mouvement de dénonciations dans le milieu de l’édition cet été. Le pouvoir de l’écrit est au cœur des enjeux et l’un des grands déclencheurs de sa vocation a été La politique du mâle, de Kate Millett, qui était une thèse de doctorat en littérature. « Quand elle est décédée, le New York Times avait titré que son livre était une révolution copernicienne. C’est la Copernic des femmes ! »

« Les questions qui sont posées par rapport à la cruauté, au viol, au harcèlement, avaient été posées avec d’autres problématiques dans les années 1970, note celle qui y était en première ligne. La culture du viol, les agressions contre les femmes, c’était inscrit dans mes textes, comme Nécessairement putain, dans les textes de Josée Yvon, mais maintenant, il y a un dévoilement de l’ampleur des crimes contre les femmes. C’était caché, ils n’étaient pas nommés, systématisés, mis en évidence. On n’avait pas décidé de lutter collectivement contre ces crimes innommables. »

« Pour moi, c’est une grande avancée, mais ce sera dur, très dur, ce l’est déjà », dit celle qui se souvient du backlash horrible de la tuerie de Polytechnique.

On pense, avec raison, qu’on n’avancera pas s’il y a des incestes et des viols dans nos vies. On ne pourra pas faire la vie libre. Les femmes aspirent à une vie libre.

France Théoret

C’est d’ailleurs écrit en toutes lettres dans La forêt des signes : « Il est inutile d’écrire si je ne désire pas la liberté. » Et ce que j’adore chez France Théoret, qui semble pourtant toute timide au téléphone, est cette confiance en elle-même et son écriture, loin de la suffisance de beaucoup d’écrivains hommes dont elle s’est moquée dans le roman Les Querelleurs, qui lui fait écrire des phrases comme « je ne croyais qu’en une démarche construite et délibérée » ou « j’ai le courage de la littérature ». On n’en attend pas moins de celle qui a eu comme grande influence des écrivains de l’extrême comme Artaud, Gauvreau et Jelinek, et qui se dit l’héritière de Refus global.

Tout demeure à inventer

À 78 ans, ce regard critique et cette liberté sont demeurés intacts. Elle voit d’un très mauvais œil, par exemple, ceux qui trouvent exagérée l’expression « Grande Noirceur », et je dois dire que c’est une colère que j’ai retrouvée chez absolument toutes les femmes de cette génération. « Moi, j’y étais, je peux en décrire je ne sais combien d’images ! Savez-vous ce que sont les personnalistes chrétiens ? C’est terrible, il faut voir ce que Simone de Beauvoir en fait ! C’est plus que de la poudre aux yeux, j’aime autant la grosse bêtise de L’Énorme-normal [expression de Jovette Marchessault] que l’espèce de raffinement qui passait par le personnalisme chrétien ! » J’ai dû aller googler le mot, mais je pense que je ne rate pas grand-chose…

Même à l’époque, écrit-elle, elle était « une contestataire de la contestation, une marginale de la marge », et trouvait que les années 1960-1970 n’étaient pas assez radicales.

Le mot à la mode était “cool” et il fallait avoir le féminisme heureux. Mais je n’avais pas le féminisme “cool”.

France Théoret

Sa quête de liberté est si totale qu’elle conteste aussi le langage de tous les camps. Elle souligne d’ailleurs dans La forêt des signes le silence qui a entouré et entoure toujours sa trilogie sur le langage autoritaire et le totalitarisme qu’ont été L’homme qui peignait Staline, Les apparatchiks vont à la mer Noire et La femme du stalinien. Solidaire des luttes d’hier et d’aujourd’hui, elle n’en demeure pas moins solidaire de la force libératrice de la littérature, trouve qu’on vit une époque très idéologique, et trouve suspect qu’on veuille « annuler » certains livres parce qu’ils contiennent des mots jugés offensants. « Évidemment, c’est très légitime de questionner l’identité, de sortir des colonialismes, mais il reste qu’il y a dans ces annulations un refus de la pensée, un refus de l’articuler, et ça se fait au nom d’une politique de l’identité. Pour moi, toutes les identités, que ce soit l’identité femme même, c’est toujours un point de départ pour autre chose, ce n’est pas un point d’aboutissement. »

On comprend mieux pourquoi elle fait souvent référence dans ce nouvel essai à son premier roman magistral Nous parlerons comme on écrit. Car écrire, c’est créer des milliers de nouvelles avenues, de nouvelles réalités pour celle qui affirme que « le réel est ma grande affaire ». « Louky Bersianik disait qu’on peut inventer des formes, inventer encore et encore des formes, ajoute-t-elle. C’est pour ça que ce qui m’intéresse toujours, c’est de conjuguer la pratique littéraire et l’engagement. »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

La forêt des signes, de France Théoret

La forêt des signes
France Théoret
Les éditions du remue-ménage
122 pages