Est-ce qu’il faut absolument frôler la tragédie pour s’approcher du bonheur ? Alors que nous soulignons le premier anniversaire de cette pandémie qui a transformé notre quotidien, Serge Bouchard publie ses chroniques radio, livrées à l’émission C’est fou… Mais Un café avec Marie est bien plus qu’un recueil. C’est un hommage à la vie de sa compagne des 23 dernières années, Marie-Christine Lévesque, qui a succombé à un fulgurant cancer au cerveau l’été dernier. L’anthropologue consacre des lignes sublimes à celle qui a été sa complice d’écriture et de vie. Écrit à vif, à la fois poignant et consolateur, ce livre est bouleversant. Il nous en a parlé avec la voix chaude et réconfortante que ses auditeurs apprécient tant.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Dans quel état d’esprit publiez-vous ce livre ?

Avec un sentiment très lié au deuil, mais en même temps, je suis très fier pour Marie, fier que le livre soit sorti et qu’il porte ce titre-là. C’est un accomplissement… J’ai écrit ces textes dans l’émotion, avec très peu d’analyse et de retenue. D’un côté, je voudrais oublier ce qui s’est passé et, de l’autre, je tiens à me souvenir. Si je ne l’écris pas, j’ai l’impression qu’on va oublier Marie, qu’on va oublier le chemin qu’on a parcouru. En le couchant sur papier, c’est une trace pour l’éternité.

Dans l’une de vos chroniques, vous vous décrivez comme un amoureux de la vie dans tous ses aspects. Est-ce que ça aide à traverser les épreuves ?

Ce n’est pas de ma faute, j’aime tout. Ça m’a rendu plus fort, puissant, heureux. Ça m’a donné un élan de création et de vie. C’est l’amour qui m’a porté toute ma vie, et qui m’a rendu extrêmement vulnérable. Car tout ce que tu aimes, tu vas le perdre. Quand on aime, on s’expose, on se rend vulnérable, on s’ouvre au monde. Et ce monde est extrêmement cruel en retour. Plus tu aimes, plus tu perdras, plus tu souffriras. Je l’ai déjà dit, pour réussir sa vie, il ne faut jamais aimer rien ni personne (rires). Moi, je suis un homme aussi heureux que malheureux.

Vous parlez beaucoup du bonheur dans vos textes, de la façon de s’en approcher. Êtes-vous devenu un maître du bonheur ?

Oui je suis rendu un maître, mais pour cela, il a fallu que je fasse mes classes de deuil, de renonciation, de sagesse. Le bonheur, c’est une question de rythme, de souffle. Il se trouve dans la vie quotidienne. Ce n’est pas un feu d’artifice ni une passion dévorante. Ce n’est ni l’argent ni les voyages. Le bonheur, c’est un café avec Marie à 8 h le matin, un lundi, en sachant que tu vas arriver au jour où il n’y en aura pas, de café. Je raconte aux gens que j’ai perdu mes jambes, je ne marche plus, mais je regarde à l’extérieur et je vois les gens marcher. Et je me dis que le bonheur, c’est de marcher. Est-ce qu’on est capable, quand on est en train de marcher, d’apprécier pleinement le positionnement de ses jambes, la marche, le déplacement ? Je peux hurler parce que je ne peux plus marcher. Oui, je peux me dire : j’ai marché, ça m’a été donné, et j’ai marché beaucoup. Là, je vais essayer de profiter de la position assise. Le bonheur, aujourd’hui, c’est d’être assis.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque en 2017, à la sortie de leur livre Le peuple rieur — Hommage à mes amis innus (Lux)

Ça se rapproche de la pensée bouddhiste…

Oui, je me retrouve totalement dans la littérature bouddhiste sans l’avoir étudiée ni cherchée. Ça inclut l’acceptation de la douleur physique. Je vis avec une douleur chronique au dos et j’essaie vraiment de l’intégrer dans ma vie. J’ai fini de la combattre. La pandémie a été une bonne leçon d’acceptation pour tout le monde. Si tu es chaque jour en maudit et en attente, ça devient une vie de déception.

Pour y arriver, il faut être dans l’instant présent. Y arrivez-vous ?

J’y arrive grâce à mon imaginaire. Depuis que je suis petit, je peux observer quelque chose intensément, et plus rien n’existe autour. Enfant, quand j’observais le fleuve, j’imaginais le fleuve sauvage, avant l’arrivée de Jacques Cartier, entouré d’une nature parfaitement vierge. Ça m’absorbait tellement que plus rien autour n’existait. J’ai appris très jeune à voyager dans ma tête. Et à ne pas faire de discrimination sur ce que je peux observer. Je peux regarder le nez d’un camion et entrer dans une réflexion très profonde sur le mouvement, la vitesse, le vent… L’imaginaire, c’est l’une des choses les moins examinées dans notre société, mais c’est, à mon avis, l’une des choses les plus importantes. Si j’ai pu me permettre d’être un libre-penseur, c’est que je fonctionnais avec mon imaginaire propre. C’est extrêmement difficile, je l’ai exercé toute ma vie. Mon imaginaire est mon fondement, alors mes textes ne vont pas vers la vérité, je ne veux pas avoir raison. Je vais vers des images, et ce qui m’importe, c’est que ces images fonctionnent. C’est ça, mon objectif.

L’épilogue du livre, Un sniper dans la nuit, raconte la maladie et la mort de Marie. Et c’est sans doute l’une des plus belles lettres d’amour écrites à une femme. Elle a été aimée, Marie…

Elle était tellement amoureuse de nous, de tout. Ce texte a été écrit immédiatement après sa mort. Il montre toute la douleur de la chose. Les textes sur Marie ont été difficiles à écrire. Je cherchais à traduire l’idée d’un moment précieux, très heureux, très profond. Quand tu sais que tout ça, ça ne va pas durer… Aujourd’hui, je ne prends plus de café avec Marie.

Cette entrevue a été éditée par souci de concision.

On peut entendre Serge Bouchard au micro de l’émission radiophonique C’est fou…, qu’il coanime avec Jean-Philippe Pleau le dimanche, à 19 h, sur ICI Première.

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Un café avec Marie, de Serge Bouchard

Un café avec Marie

Serge Bouchard

Boréal

272 pages