Esther Laforce publie simultanément un roman, Tombée, et un essai, Occuper les distances, qui fouillent les mêmes thèmes : la façon d’être dans un monde qui porte à la fois lumières et violences, mais surtout la façon de trouver le chemin, sans détourner le regard, entre nos vies tranquilles et les atrocités, passées et présentes, ponctuant l’histoire humaine.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

En 2018, Esther Laforce publiait un premier roman, Aux premiers temps de l’anthropocène, dans lequel la narratrice s’adressait dans une longue missive à sa sœur mourante, laissant filtrer une inquiétude sourde devant les premières secousses d’un possible anéantissement, d’une fin du monde, mais aussi une lutte pour garder une lueur d’espoir vivante.

Elle reprend dans son roman Tombée et dans Occuper les distances, essai qui l’accompagne, des motifs et une forme narrative similaires, avec un récit sous forme d’adresse, cette fois à l’enfant de la narratrice, tombée dans une faille après qu’un tremblement de terre eut secoué Montréal.

Titulaire d’une maîtrise en philosophie et d’une formation en bibliothéconomie – elle travaille à la Grande Bibliothèque –, Esther Laforce a entamé son chemin vers l’écriture après la naissance de son enfant, à l’âge de 35 ans, en retournant aux études en création littéraire, dont elle poursuit aujourd’hui le doctorat.

La maternité, dit-elle, a réveillé ce désir d’écriture qu’elle portait en elle depuis l’adolescence, un sujet qui la rend très émotive. « Ce désir, je ne l’avais jamais pris au sérieux, mais une espèce de nécessité d’écrire s’est imposée. Durant mon congé de maternité, j’ai lu Une chambre à soi, de Virginia Woolf, et toutes les raisons que je m’étais données durant ma jeunesse pour ne pas écrire me sont sauté au visage. C’est pour donner une structure à cette démarche que j’ai voulu aller à l’université. »

D’ailleurs, ses publications sont toutes issues de ces années d’études ; son premier roman a été rédigé dans le cadre d’un projet d’écriture au certificat, et le doublé qu’elle publie ces jours-ci est en fait son mémoire de maîtrise.

La grande secousse

La secousse, tant métaphorique que réelle, est au cœur du récit de Tombée, où l’on comprend, à travers le monologue de la narratrice du fond de son trou, qu’un terrible tremblement de terre a secoué Montréal, ouvrant des failles dans le bitume, transformant une belle journée ensoleillée en cauchemar éveillé pour celle qui s’adresse en murmurant à son enfant afin de conjurer la mort.

Des catastrophes arrivent, partout, mais pas à Montréal. Du fond de mon trou, j’imagine notre ville, sa destruction, et parmi les images auxquelles je ne veux pas croire, il y a toi. J’aurais voulu préserver l’image d’une ville heureuse, j’aurais voulu que Montréal soit pour toujours, tant que tu y vivrais, protégée du malheur.

Extrait de Tombée, d’Esther Laforce

La métaphore du tremblement de terre peut prendre diverses significations, explique l’autrice. « Je n’en parle pas de front, mais la question écologique est sous-entendue et métaphorisée en partie dans ce tremblement de terre. Cette catastrophe qui s’annonce, qui est déjà commencée, me renvoie à la violence qu’il y a dans le monde. »

Tombée fait aussi écho au roman Malina, d’Ingeborg Bachmann, œuvre qui a servi d’étincelle à ce projet, où une femme sans nom, incapable d’écrire une œuvre sur la joie comme elle le voudrait, finit par disparaître dans la fissure d’un mur.

Le devoir de savoir, le pouvoir de l’écriture

Laforce entrelace tous ces motifs avec finesse et grande sensibilité. La narratrice a voulu préserver son enfant de la laideur du monde, mais se rend compte, maintenant qu’une catastrophe inimaginable est advenue, qu’elle a le devoir de raconter les peurs qui la hantent et son angoisse paralysante devant les atrocités du monde, particulièrement la Shoah, sujet central dans le roman et l’essai, et qui touche énormément l’écrivaine.

« Ma question de départ, c’était : comment on reçoit cette violence-là, qu’est-ce qu’on en fait ? Quel entrelacement cela crée dans nos vies ? Je me suis toujours sentie concernée par ce qui se passait ailleurs, la guerre et tout… Mais le fait de devenir mère a accentué ce besoin, cette nécessité de prendre acte, dit-elle avec émotion. Comment continuer à choisir le monde, quand on sait ce à quoi nos enfants feront face ? », ajoute celle qui, sans qualifier ses œuvres d’autofiction, dit aborder des sujets qui lui sont « très personnels ».

J’ai peur de la vraie fin du monde parce que, dans le monde, il y a toi que j’ai mis dedans.

Extrait de Tombée, d’Esther Laforce

Tant le roman que l’essai posent l’éternel dilemme éthique de tout un chacun devant ces « guerres perpétuelles » qui agitent l’humanité. L’homme a le devoir de savoir et de ne pas soustraire son regard aux atrocités présentes et passées, mais comment en même temps peut-il réellement appréhender ce qu’il n’a jamais expérimenté ? Comme l’avance Esther Laforce dans son essai, citant notamment Susan Sontag et son essai Devant la douleur des autres, « ne pas savoir n’est pas un prétexte pour ne pas chercher à comprendre, et faire en sorte que ces choses ne se reproduisent pas ».

C’est cette « distance » que l’écrivaine tente d’occuper avec son écriture, « acte » qui touche à plusieurs questions éthiques et morales. À cet égard, Esther Laforce écrit aussi ici « sur l’écriture ». « Pour moi, l’écriture devient une façon d’exprimer ce qu’est la violence, de tourner mon regard vers la douleur des autres. »

PHOTO FOURNIE PAR LEMÉAC

Tombée, d’Esther Laforce, Leméac, 160 pages

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Occuper les distances, d’Esther Laforce, Leméac (collection L’écritoire), 120 pages