Lire Chez les sublimés en ces temps gris, c’est un peu enfoncer le clou dans le cercueil. Ce deuxième roman de Jean-Philippe Martel (Comme des sentinelles) n’a en effet rien d’un rayon de soleil : le ton est désenchanté, les personnages sont désillusionnés et la finale est d’un optimisme si faux que c’en est presque cruel. Bref, c’est du lourd. Sauf si on veut y voir une satire de tout ce qui ne tourne pas rond dans notre société. Mais il faut vouloir beaucoup…

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Après un incendie qui a détruit l’appartement d’Emmanuel et la totalité des informations et des artefacts que celui-ci avait amassés sur l’histoire de famille, son frère Vincent le dépose chez un vieil ami, Thomas, qui vit dans les marges de sa propre vie. Ces trois hommes de la génération X semblent porter leur X comme un étendard. Ils n’ont jamais vraiment cru en l’avenir, sauf quand la planète a vibré au son de Smells Like Teen Spirit, de Nirvana. Ils ont brièvement pensé qu’il n’y aurait alors de place que pour l’authenticité, espoir qui s’est vite fissuré. Ils vivent à distance d’une société de consommation et de performance où tout leur semble sonner faux : les rapports humains et amoureux, et les projets politiques.

Jean-Philippe Martel a du style (sa manière d’insérer les dialogues dans la narration est singulière), de l’humour et possède une plume adroite, capable d’évoquer de manière originale le monde d’aujourd’hui comme de calquer la langue ampoulée d’il y a deux ou trois siècles. Ces grandes qualités d’écriture donnent du souffle à son ambitieux roman, qui creuse la manière dont la vie finit par avoir à l’usure les rêves et les idéaux. Ce n’est pas un mal moderne, souligne l’auteur. Son roman est en effet ponctué de retours en arrière qui suggèrent que cette désillusion se transmet d’une génération à l’autre.

Et c’est là qu’on trouvera le projet du romancier pertinent ou juste plombant. Son éditeur juge qu’il propose une vision « lucide » de la société. On peut aussi voir dans ce refus du bon sentiment et de l’optimisme une complaisance intellectuelle qui confine au cynisme. Ce roman touffu est maîtrisé, mais aussi calibré pour plaire aux professeurs de désespoirs.

★★½
Chez les sublimés
Jean-Philippe Martel
Éditions du Boréal
376 pages