Publié le 7 févr. 2021
Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

On ressent toujours un peu d’appréhension quand on s’apprête à lire un livre hyper-médiatisé à propos duquel on a lu des dizaines d’articles avant même de l’avoir ouvert. Sera-t-il à la hauteur des attentes ?

C’est dans cet état d’esprit qu’on a attaqué La familia grande, où Camille Kouchner révèle l’inceste dont son frère jumeau a été victime aux mains de leur beau-père, le politologue et homme des médias Olivier Duhamel. Il y avait une autre petite inquiétude en entamant ce livre : est-ce qu’on en aurait autant parlé s’il ne racontait pas l’histoire de gens hyper-connus et hyper-médiatisés, du moins en France ? Est-ce que ça vient titiller notre côté voyeur ? Heureusement, nos inquiétudes sont toutes tombées dès les premières pages. Car le livre de Camille Kouchner est tout simplement admirable.

Un beau-père exemplaire

L’auteure est une juriste française de 45 ans, fille d’Évelyne Pisier (une référence dans le monde de la pensée politique et féministe en France) et de Bernard Kouchner (ancien ministre et cofondateur de Médecins sans frontières), et nièce de l’actrice Marie-France Pisier.

Nouveau conjoint de leur mère, Olivier Duhamel est entré dans la vie de Camille Kouchner et de ses deux frères quand ils étaient enfants. Il est venu combler un vide affectif créé par l’absence de leur père, un homme colérique et distant, plus préoccupé par son image publique et ses voyages à travers le monde que par sa famille, raconte l’auteure dans son livre.

Dans la première partie du récit, Camille Kouchner décrit une enfance heureuse, presque idyllique, dans un milieu stimulant intellectuellement où les enfants étaient considérés comme des personnes à part entière. Camille et ses frères ont passé leurs étés dans la demeure familiale de Duhamel, en Provence, entourés d’une joyeuse bande d’amis – « la familia grande » – composée d’intellectuels de tous horizons. Des parties de pétanque au soleil, des jeux dans la piscine, des discussions enflammées, des soupers qui s’étirent tard dans la nuit. On imagine presque le film.

Dans cette famille, la liberté est un mot d’ordre, presque une injonction. On est libre de penser, d’expérimenter, de se défaire de codes sociaux trop rigides. Mais à mesure qu’on avance dans le récit de Camille Kouchner, on comprend que cette liberté est devenue une prison. Car si les enfants sont libres de se promener à poil et de se coucher tard, ils ne sont pas libres d’exprimer ce qu’ils ressentent. Comme la peine de voir leurs parents divorcer, par exemple. Leur mère ne leur accorde pas cet espace émotif et elle fera toujours passer son bien-être avant celui de ses enfants.

Avec le recul, on voit bien que cette impossibilité d’exprimer les émotions, ajoutée à la peur constante de déplaire à la mère, était le terreau parfait pour la tragédie qui allait suivre.

Quand Victor, le frère jumeau de Camille, subit sa première agression, il en parle rapidement à sa sœur. Et lui fait promettre de ne rien dire. Ce qu’elle accepte, à moitié pour respecter la demande de son frère, mais aussi pour ne pas heurter sa mère, si fragile depuis le suicide de sa propre mère. Les agressions dureront plusieurs années.

C’est quand elle aura des enfants à son tour que l’auteure prendra la pleine mesure de l’horreur de ce que son frère a vécu. Les enfants Kouchner prendront à partie Évelyne Pisier qui choisira son mari et le défendra jusqu’à sa mort. Camille Kouchner ne reverra pas sa mère vivante.

Une vraie peine d’amour

Camille Kouchner décrit avec beaucoup de finesse et de sensibilité la manière dont l’inceste pulvérise une famille. Elle raconte aussi avec beaucoup de pudeur comment sa propre culpabilité l’a presque tuée.

Au-delà de l’inceste, La familia grande raconte l’histoire d’un immense chagrin d’amour, celui d’une fille qui a perdu sa mère, le grand amour de sa vie. C’est aussi le témoignage d’une enfant devenue grande qui demeure terriblement déçue par les adultes qui n’ont pas su la protéger. La familia grande se termine sur une lettre que Camille Kouchner adresse à son beau-père, sans jamais le nommer. Lettre dans laquelle elle lui exprime toute sa colère et sa peine. On sent que chaque mot a été choisi et soupesé. Son livre est puissant et a provoqué un déferlement de témoignages en France, en plus de susciter un débat sur la protection des victimes d’inceste. Ce livre, tout aussi important que l’a été Le consentement de Vanessa Springora l’an dernier, nous a touchée droit au cœur.

★★★★
La familia grande
Camille Kouchner
Seuil
208 pages
Le livre sera en librairie le vendredi 12 février