On adore l’œuvre de Yasmina Reza, composée de nombreuses pièces de théâtre, d’essais, de scénarios et de romans. Ses observations fines sur la nature humaine, les relations interpersonnelles et la vie en société sont à la fois brillantes et décapantes.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Son quatrième roman, Serge, son plus réussi, est un regard à la fois tendre et vitriolique sur la famille et le sentiment d’appartenance.

Les Popper sont d'ascendance juive hongroise, mais ne sont absolument pas pratiquants. Les parents sont décédés, les trois enfants, deux fils et une fille, ont dans la cinquantaine. Le narrateur, Jean, est le fils du milieu. Serge est l’aîné, Nana, la seule fille du trio. Une famille tout à fait imparfaite avec ses tensions, ses échecs, ses mensonges et ses non-dits, mais qui demeure solidaire malgré tout.

Après avoir dessiné les contours de la personnalité de chaque membre de la fratrie, Yasmina Reza les envoie en visite à Auschwitz en compagnie de Joséphine, la fille de Serge. La jeune femme veut renouer avec ses racines et se rapprocher de son père, au grand dam de ce dernier qui est un grand handicapé du sentiment. Reza nous suggère finement pourquoi en esquissant la relation de Serge avec son père. Elle le fait avec subtilité, sans jamais trop appuyer.

Une relative bonne entente règne au sein de cette famille « ordinaire ». Oui, on s’envoie des salves, mais c’est fait en toute fraternité.

Yasmina Reza excelle dans les répliques qui claquent comme au théâtre. Et elle partage avec Michel Houellebecq cette capacité à faire ressortir le petit détail qui tue chez un individu. Un talent qu’elle utilise de manière assassine.

Jean, le narrateur, y va donc de ses observations grinçantes à propos de sa sœur qui a pris un coup de vieux, de son frère qui agit comme un lâche, de son beau-frère, un vrai parasite. Le regard est sans merci, mais il n’est pas dénué de tendresse.

Quand la famille implose

C’est à Auschwitz, entre la chambre à gaz et le cimetière, que toutes les tensions familiales éclatent. Yasmina Reza excelle dans cette opposition entre le tragique et le comique, entre la réflexion sérieuse et l’anecdote. Dans Serge, elle fait cohabiter une réflexion profonde sur la transformation des camps de concentration en lieux touristiques avec un commentaire très drôle sur l’insignifiance du yaourt. Serge contient à la fois de très belles réflexions sur le sens de la vie et le temps qui passe, et quelques commentaires absolument assassins sur Céline Dion et Lara Fabian. Et le mariage des deux est absolument maîtrisé et réussi.

On ne choisit pas sa famille, nous dit Yasmina Reza dans ce roman brillant et savoureux, ni son rang à l’intérieur de celle-ci, mais on peut choisir d’y adhérer malgré tout. Serge est un roman qui ne fait aucune concession, qui ne verse jamais dans l’émotivité gratuite, mais qui, malgré le sarcasme et l’ironie, réussit tout de même à émouvoir. Brava !

★★★★

Serge, de Yasmina Reza. Flammarion. 234 pages