Si 2020 a été pénible pour tout le monde, elle a été particulièrement douloureuse pour Serge Bouchard, qui a perdu son amoureuse et complice d’écriture, Marie-Christine Lévesque, morte en juillet dernier des suites d’un cancer du cerveau à l’âge de 61 ans. À la fin de cette année particulière, nous avons eu envie de prendre des nouvelles de l’anthropologue chouchou des Québécois. Malgré l’épreuve, l’auteur et homme de radio regarde toujours en avant et, comme d’habitude, il demeure lucide et bienveillant. Entretien.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

D’abord, comment allez-vous ?

Aujourd’hui, au moment où on se parle, ça va bien. Le ciel est bleu, il fait soleil… Je suis quelqu’un de très casanier, pandémie ou pas. Il y a quelques années, quelqu’un m’avait demandé ce que j’aimerais le plus dans la vie. Je lui avais répondu que j’aimerais être assigné à résidence. Eh bien, voilà, comme tout le monde, je suis assigné à résidence. Je suis en huis clos avec ma fille, Lou, avec qui je passe les Fêtes. Je vais lire, continuer à écrire des projets à long terme et je vais regarder le football, car je suis un grand amateur.

Vous faites partie des endeuillés de la pandémie qui n’ont pas pu accompagner un proche à l’hôpital. Comment ça s’est passé ?

Comme à peu près tous les gens qui ont dû laisser aller quelqu’un, et ils sont nombreux, je n’étais pas à côté de Marie lorsqu’elle a perdu conscience pour toujours, au CHUM. Après, elle a été transportée à la maison et nous avons pu la voir durant deux semaines avant qu’elle meure, mais elle était déjà partie, son cerveau était mort. Pendant les 15 jours qu’elle a été au CHUM, je n’ai pas pu la visiter, la toucher, l’embrasser, lui dire au revoir… Je n’ai qu’un mot, et c’est cruauté. Une cruauté dont personne n’est responsable, on ne peut pas montrer du doigt quelqu’un, c’est comme ça. On s’imagine toujours qu’on sera avec l’être aimé quand il ou elle va mourir. On ne peut pas imaginer qu’on ne pourra lui tenir la main. Pour moi, c’est une cicatrice qui ne disparaîtra jamais.

En mars prochain, vous ferez paraître un recueil de chroniques intitulé Un café avec Marie, dans lequel vous parlez de ses derniers jours. C’était important d’écrire sur elle ?

Quand j’ai rencontré Marie, il y a 23 ans, nous avons vécu une véritable passion. Je lui ai raconté des bouts de ma vie, et ce qui l’avait beaucoup ébranlée, c’est que j’avais enterré ma première femme, Ginette, qui était morte après avoir souffert durant 12 ans de cinq cancers. Elle est morte à 46 ans. Un jour, Marie m’a dit : « Tu devrais écrire ton histoire avec Ginette, son histoire. » J’ai écrit le texte La mort est un chat. Marie était une femme extrêmement intelligente, allumée, très vivante sur le plan intellectuel. Et elle avait tout organisé la suite. Quand est venu le temps d’écrire sa liste de choses que je devais faire après sa mort, elle m’a regardé et m’a dit : « J’aimerais ça que tu écrives un texte sur nous, sur moi. » Dans les 15 jours qui ont suivi son départ, j’ai écrit le texte Un sniper dans la nuit, qui sera dans le prochain recueil.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque en 2017

Car c’est comme si elle avait reçu une balle dans la tête. Les gens qui ont des glioblastomes sont frappés au hasard. Les médecins te diagnostiquent un cancer au cerveau qui est incurable, avec un temps de vie d’à peu près un an et demi. C’est exactement ce qu’on a vécu.

Elle avait tout planifié ?

Elle nous a laissé un guide, elle avait préparé les gens autour d’elle. Elle voulait mourir à la maison, c’est complexe. Elle a donc réquisitionné sa meilleure amie qui est médecin et qui habite à côté. Elle a été au service de Marie 24 heures par jour durant les 15 derniers jours, ainsi qu’une grande amie qui s’est rendue disponible. Elles ont été d’une générosité… J’en parle dans mon texte. Je décris la beauté de l’intervention des gens dans des cas comme celui-là. Deux femmes qui soignent une autre femme qui va mourir, c’est une image que je n’oublierai jamais.

Et pendant tout ce temps, il y avait la pandémie en arrière-plan. Quel genre de réflexions vous inspire la crise que nous traversons actuellement ?

Difficile de dire autre chose que des généralités quand on est dans la sauce, mais je pense que ce ne sera plus jamais pareil. Au moment où on se parle, on est à un point de rupture. On va sortir de la pandémie… ou pas. C’est la grande question. Ça va peut-être continuer encore quelques années, on ne le sait pas. On sent bien qu’il y a quelque chose d’inconnu avec ce coronavirus, quelque chose qui s’est transformé dans le système général de la vie sur terre. Ce n’est pas impossible de penser qu’il y a eu tellement de modifications à l’environnement, tellement d’agressivité envers notre planète qui est liée à notre mode de production et au nombre de personnes impliquées dans l’affaire. Nous sommes 8 milliards de personnes, ça ne peut PAS ne pas avoir un impact sur la vie sur terre. Je lisais un rapport récent qui disait que maintenant, l’activité de l’humain dépasse l’activité de la nature…

C’est comme s’il y avait 14 milliards d’éléphants sur terre, ça paraîtrait. Or, un humain, c’est beaucoup plus gros qu’un éléphant, car chaque humain aspire au bonheur. Et le bonheur, c’est la consommation. Et la consommation, elle n’est plus nationale, elle est mondiale. La planète ne peut pas supporter ces 8 milliards de personnes, alors la nature fait son travail toute seule, elle essaie de nous détruire un peu, de réduire notre démographie. C’est comme ça que je vois les choses. Je sais qu’on n’est pas si heureux en disant les choses comme ça, mais ce n’est pas moi qui le dis. Je vous fais part de mes lectures.

Que pensez-vous de la manière dont le Québec répond à cette crise sans précédent ?

Nous sommes une société de 8 millions d’habitants et je considère que les citoyens québécois sont parmi les meilleurs citoyens qu’on puisse trouver. Je suis content d’être québécois. Nous sommes un microcosme de gens qui ne sont pas cons, qui sont bienveillants et relativement gentils. Nous traînons notre proportion de crétins, mais je n’ai jamais vu une société dans le monde avoir éliminé ses crétins…

J’aime penser qu’on est plus proches de créer une humanité que n’importe quel pays que je connais. Nos jeunes générations sont aux études, on a des gens bien formés dans à peu près tous les secteurs de l’activité sociale, on est préoccupés par le sort des démunis. J’en aurais long à défiler… Mais on l’oublie souvent parce qu’on se chicane pour toutes sortes de raisons. Toute ma vie, j’ai entendu dire : « Nous, les Québécois, on est comme ci, comme ça… » On devrait avoir l’honneur de nos propres chicanes et le respect de nos propres débats.

Comment entrevoyez-vous 2021 ?

Ce sera l’année du vaccin, mais on n’est pas sortis de cette pandémie. Et on va découvrir que le monde a changé autour de nous, tout ce qui touche la sociologie moderne : le travail, l’économie, la créativité, l’amitié, les voyages… Il y aura des dommages collatéraux. Ce sera une année très dure de découvertes qui va faire suite à une année de cul, disons-le. De nouveaux éléments d’organisation sociale vont se mettre en place. Tout ce qu’on peut faire, c’est envisager les problèmes. Et puis on va devenir de plus en plus impatients. Bref, ce ne sera pas un conte de fées. Il va falloir être solidaires.

Cette entrevue a été éditée à des fins de concision.

Un café avec Marie paraîtra aux éditions du Boréal au début de mars.

Serge Bouchard reprendra le micro de l’émission dominicale C’est fou…, qu’il coanime avec Jean-Philippe Pleau, au retour des Fêtes.