Nicholas Giguère (Petites annonces) et Éric LeBlanc (Le bleu des garçons) ont écrit des livres, publiés chez Hamac, qu’on pourrait situer, de prime abord, à mille lieues l’un de l’autre.

Mario Cloutier Mario Cloutier
La Presse

Le premier propose une suite de « haïkus » inspirés de sites de rencontres entre hommes, le second, des fictions démontrant l’existence de gouffres relationnels. Les deux auteurs nous parlent de solitude, de détresse, de vulnérabilité. Ils grattent et égratignent la masculinité toxique et canonique.

L’auteur de Queues et de Quelqu’un, Nicholas Giguère, s’exerçait à écrire des petites annonces « à la manière de » entre deux romans quand il a commencé à en lire des vraies. Il y a découvert, au-delà des fantasmes masculins, beaucoup de préjugés et de détresse.

« Je partais d’annonces que je déclinais en multiples variations, mais c’était inutile que j’intervienne autant parce que les textes étaient suffisamment forts, démontrant des discriminations comme l’âgisme, la grossophobie, la haine de l’efféminement, la primauté du corps parfait. Je voulais montrer les formes de bassesse et de désespoir qu’on peut y sentir en faisant le tour de la sexualité masculine dans ce qu’elle a de plus noble et de plus avilissant, révélant ce qu’on ne dit pas toujours sur des sites de rencontres. Il y a quelque chose de l’ordre de l’encyclopédie. »

Le bleu des garçons est le premier livre de l’artiste multidisciplinaire Éric LeBlanc, qui emprunte aux genres de la nouvelle, de la poésie et du théâtre pour aborder les tabous du désir masculin. Et si la couverture du livre arbore des teintes de rose, l’écriture y est plutôt noire.

« J’ai voulu aller dans un spectre large, dit-il. J’aime plonger dans des psychés un peu plus noires. Il y a parfois du cynisme, de l’humour noir ou plus léger qui se greffent. Cela s’inscrit dans un manque de repères, d’identité et de détresse. Il y a une certaine énergie du désespoir qui anime la plupart des narrateurs. Je voulais représenter des situations, des émotions, des déchirements d’hommes en général. La plupart sont gais-queers, mais ce qu’ils vivent comme troubles amoureux, n’importe quel homme peut le vivre. »

Vulnérabilité

Leurs constats se ressemblent et la critique explicite ou implicite qu’ils expriment se rapproche d’un combat féministe, voire humaniste, actuel, qui déboulonne la masculinité toxique. En 2020, l’expression de la vulnérabilité et de la sensibilité demeure taboue.

PHOTO JESSICA RENAUD, FOURNIE PAR NICHOLAS GIGUÈRE

Nicholas Giguère, auteur de Petites annonces

Les annonces qui suscitent le plus de réactions négatives, ce sont justement celles ou l’on trouve le plus de vulnérabilité ou qui s’écartent le plus d’un certain modèle de masculinité.

Nicholas Giguère, auteur de Petites annonces

« On vit encore les archétypes de l’homme viril et de la femme féminine. Dans nos démarches, on s’éloigne de la masculinité toxique. Il faut proposer d’autres modèles si on veut que les choses changent. Les petites annonces sont des bouteilles à la mer, mais parfois, en les lisant, on se demande s’il y a une réelle tentative de communication. Pour oublier la solitude avec laquelle on compose tous les jours, on multiplie les relations basées sur des critères physiques aléatoires », souligne Nicholas Giguère.

« Il y a une convergence intéressante avec la quatrième vague du féminisme dans l’après-#metoo, ajoute Éric LeBlanc. On se rend compte que le problème est profondément ancré chez les hommes. Il existe une masculinité toxique intériorisée importante. Dans nos livres, on montre ce qui arrive quand le trop-plein déborde, que ce soit dans la recherche de l’autre ou de la sexualité extrême, marginale ou même de la violence. C’est un problème qu’il faut aborder dans les relations. Le refoulement blesse plus de gens qu’il ne sauve. »

Gestes délétères

Même si la peur de la vulnérabilité masculine semble relever du cliché, les deux auteurs l’estiment bien réelle, en tant qu’éventuel ferment de gestes qui peuvent s’avérer délétères, autodestructeurs.

Je me demande si l’accumulation de partenaires n’est pas justement une forme de violence envers soi-même, une façon de s’oublier.

Nicholas Giguère, auteur

« Qui est-on à force de multiplier les rencontres ? C’est s’oublier dans les plaisirs éphémères. Qui est-on là-dedans, quel corps est-on ? C’est comme si on disait : “J’ai un corps, vas-y, fais-en ce que tu veux” », dit Nicholas Giguère.

« C’est détruire la vulnérabilité chez soi et chez l’autre, ajoute Éric LeBlanc. Dans un de mes textes, Des lilas, qui se termine par une scène de viol, c’est comme demander la destruction de sa vulnérabilité parce que c’est ce qu’elle mérite et rien d’autre. »

Dans Le bleu des garçons, le lecteur se demandera parfois si le narrateur est gai ou non. Dans Petites annonces, il s’agit plus clairement d’un univers gai ou bisexuel. Mais les démarches esthétiques nuancées de Nicholas Giguère et d’Éric LeBlanc transcendent les notions de littérature de genre et celle offerte par le parapluie LGBTQ+.

« En écrivant, on redéfinit, comme auteur ou autrice, notre rapport au monde, croit Nicholas Giguère. On véhicule aussi des représentations, des discours, des images auxquels des lecteurs et lectrices peuvent s’identifier. Il y a un processus d’adhésion à des propositions esthétiques et/ou idéologiques. Je n’écris pas en me disant que j’appartiens à cette communauté et que je veux contribuer à la définir. L’idée de faire communauté agit plus au niveau de l’interprétation et de la réception. L’esprit de communauté est là. »

PHOTO FOURNIE PAR HAMAC

Éric LeBlanc, auteur du Bleu des garçons

Le terme LGBTQ+ reste très pertinent parce que c’est aussi une façon de combattre l’invisibilité.

Éric LeBlanc, auteur du Bleu des garçons

« C’est un groupe large et beaucoup peuvent s’y sentir représentés, même si cela reconduit des étiquettes. En écriture, je ne me suis pas demandé si je représentais bien la communauté. Dans Le bleu des garçons, je suis dans l’individuel, le personnel. Comment on peut percevoir de vivre des réalités queers de différents points de vue personnels », ajoute Éric LeBlanc.

« Nos livres, poursuit-il, dépassent ce qu’on peut appeler la littérature gaie. N’importe quel homme qui lit nos livres va comprendre que c’est universel, le rapport au corps et à autrui. Dire que c’est queer, c’est bien, mais en même temps, ce sont des livres pour tous. Il ne faut pas s’arrêter à l’étiquette. »

IMAGE FOURNIE PAR HAMAC

Petites annonces, de Nicholas Giguère, Hamac, 192 pages.

IMAGE FOURNIE PAR HAMAC

Le bleu des garçons, d'Éric LeBlanc, Éric LeBlanc, Hamac, 158 pages.