Un premier amour qui chavire. Une fille qui cherche à rejoindre la rive où se trouve sa mère. Un naufrage qui fauche plus d’un millier de vies. Des courants marins qui portent les souffrances de génération en génération. Dans le roman Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion interroge la souffrance humaine, en aval et en amont.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Après la mort de sa mère Simone, de qui elle s’est toujours sentie étrangère, comme si elles n’avaient pas vécu dans la même maison, Hannah découvre des carnets, des coupures de journaux et des photographies qui la poussent à remonter le fil – et le fleuve – de la vie de sa mère. Dans son histoire qui se déploie sur plus d’un siècle, depuis le naufrage de l’Empress of Ireland, en 1914, jusqu’aux rives de Kamouraska en 2018, Hélène Dorion explore les racines parfois invisibles de la douleur.

Hannah porte une souffrance qui éteint quelque chose à l’intérieur d’elle, sans qu’elle sache ce que c’est. Je pense qu’on porte des choses de générations précédentes. De manière métaphorique, le fleuve charrie toute l’histoire qui relie l’Europe et l’Amérique. Et nous sommes tous des courants individuels, des fleuves qui portent des mémoires.

Hélène Dorion

Quand on lit la poésie ou la prose d’Hélène Dorion, récompensée à l’automne 2019 du prestigieux prix Athanase-David pour l’ensemble de son œuvre, on contemple l’influence de la nature sur sa plume et sa vision du monde. « Tout ce que j’ai du mal à comprendre dans ma propre démarche intérieure, dans mes relations et mon rapport à la vie, la nature me l’explique. »

Ses mentors sont depuis des années le changement des saisons, les vagues qui sont d’abord majestueuses avant d’être destructrices, ainsi que l’effet de la lumière sur les paysages. « Tout ça, pour moi, correspond à des états intérieurs. C’est plus que métaphorique. C’est un dialogue. J’écoute la cohérence de la nature, qui nous apprend à passer d’un état à l’autre, sans séparer le monde en noir et blanc, mais à vivre des gris, des brouillards. Dans le roman, je demande comment retrouver la lumière dans nos chaos émotionnels. »

Si la mère de l’écrivaine a réellement perdu un fiancé sur le fleuve, c’est la fiction qui a pris le contrôle du livre pour apprendre à l’autrice ce qu’elle ignorait de la réalité. 

Je me suis connectée à une part de ma propre mère en écrivant de la fiction. Comme si j’étais allée m’asseoir à l’intérieur d’elle pour écouter sa souffrance pour la première fois de ma vie.

Hélène Dorion 

« J’invente des personnages dans lesquels mes mots entrent. J’imagine les scènes qui auraient pu se produire », continue-t-elle. 

Une quête qui fait écho à celle de son personnage. « Hannah s’approche de la douleur de sa mère avec bienveillance, et par le fait même, de sa propre vie. Sa mère l’accompagne dans ce voyage comme une présence fantomatique et devient quasiment plus présente que lorsqu’elle était vivante. »

Un appel à vivre

Avec une subtilité poignante, l’auteure illustre ces deux solitudes dont les destins sont reliés grâce à l’art. À ce sujet, elle évoque l’amitié entre Hannah, une écrivaine, et Juliette, une artiste visuelle, toutes deux issues de familles en ruines, qui vont se réinventer une communauté grâce à l’art. « Pourtant, Hannah, qui est d’abord allée vers l’écriture romanesque, écrit aussi de la poésie, mais sans en parler à Juliette. Lorsqu’elle apprend que sa mère Simone en écrivait aussi, elle se découvre une filiation avec elle et elle se donne le droit d’en parler à son tour. Auparavant, elle ne comprenait pas la place de la poésie dans sa vie. »

Hélène Dorion écrit que les mots soulèvent les ombres, secouent le réel et aident à démasquer le monde. Quand on lui fait remarquer que son roman est un hommage en douceur à la puissance de l’art, voire un appel à vivre, en opposition à l’accumulation de gestes, de tâches et d’objets qui constitue la vie de bien des individus, l’écrivaine acquiesce. « C’est une ode à la nécessité de l’art dans nos vies agitées, dans nos agendas qui débordent et dans nos chaos émotionnels. Quand on regarde un tableau, une pièce de théâtre, un ballet ou quand on lit un livre, c’est une forme d’apaisement. »

Hélène Dorion offrira un concert littéraire avec les Violons du Roy au Palais Montcalm de Québec, le 19 mars, et à la Salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal, le 20 mars.

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Pas même le bruit d’un fleuve, d’Hélène Dorion, Alto, 184 pages.