Le cinquième roman de Mauricio Segura s’inscrit dans la lignée de son tout premier, Côte-des-Nègres, une fresque sociologique où il était question des nouveaux arrivants et des gangs de rue. Roman polyphonique abordant des enjeux sociaux d’actualité, Viral donne à voir la métropole à travers une série de microcosmes, et pose du coup l’épineuse question du vivre ensemble en 2020.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

En 1998, Mauricio Segura publie son premier livre, Côte-des-Nègres. Né au Chili, celui qui est arrivé à Montréal à l’âge de 5 ans a grandi dans le quartier Côte-des-Neiges ; son roman ausculte le climat social d’alors, s’intéressant notamment aux nouveaux immigrants et au phénomène des gangs de rue.

Depuis, Segura a publié trois autres romans, qui se sont surtout démarqués par leur diversité : Bouche-à-bouche s’intéressait à l’univers du mannequinat ; Eucalyptus, un roman politique construit comme un polar, abordait la délicate question du racisme et du déracinement, le tout en terres chiliennes ; Oscar, un roman teinté de réalisme magique, était inspiré par la figure du pianiste de jazz montréalais Oscar Peterson.

Viral renoue en quelque sorte avec Côte-des-Nègres, mais en tenant compte du climat social actuel. Loin de vouloir écrire une suite au roman, l’auteur avait malgré tout cette envie de « revenir à ce thème, et de faire le point sur le vivre ensemble, 20 ans plus tard ».

« Quand j’ai écrit mon premier roman, on parlait peu de la présence maghrébine, mais leur arrivée, depuis les années 80-90, a changé la façon dont les Québécois voient les minorités culturelles. Il y a des choses qui ont changé, surtout depuis 2001, qui marquent le début d’un dérapage en Occident, qui me semble évident. C’était clair pour moi que cette question serait au centre du livre : comment cette communauté est-elle perçue ? »

Pas besoin de chercher loin dans l’actualité pour comprendre que la population maghrébine, et musulmane en particulier, suscite chez plusieurs la méfiance, et même davantage : il suffit de se rappeler la déferlante de commentaires haineux et intolérants sur la page Facebook du premier ministre François Legault à la suite de la commémoration du troisième anniversaire de la tuerie à la mosquée de Québec, il y a quelques semaines, pour s’en convaincre.

« Si notre premier ministre lui-même avoue qu’il est pris de court, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas, même si, disons-le, le Québec est loin d’être le pire endroit en matière de discrimination quand on se compare au reste du monde. Pour moi, cela démontre qu’on est plongés actuellement dans une polarisation qui cause beaucoup de problèmes », remarque M. Segura, évoquant les « chambres d’échos » que sont les réseaux sociaux, accentuant cette polarisation.

Donner voix

Viral commence avec une altercation qui se produit dans un autobus de la Société de transport de Montréal entre une chauffeuse, Dominique, et un jeune homme maghrébin vêtu d’une djellaba, Sami. La scène, filmée par une jeune journaliste, devient rapidement virale sur les réseaux sociaux. Est-ce que la chauffeuse a été intolérante, voire raciste ? Est-ce que le jeune homme, qui lui a craché au visage, méprise les femmes ? Qui est coupable ?

La particularité du roman est qu’il relate cet événement — et les répercussions qu’il crée de diverses façons, chez plusieurs personnages — en empruntant de façon « radicale », à chaque chapitre, le point de vue d’un nouveau personnage, offrant ainsi une plongée intimiste, et non censurée, dans la vision du monde, les pensées, obsessions et angoisses de chacun.

J’avais envie depuis longtemps de faire un roman polyphonique, un roman choral avec plein de personnages qui nous permettent d’entrer dans des milieux différents, dans divers microcosmes.

Mauricio Segura

De Lola, journaliste vietnamienne et immigrante de deuxième génération, qui tente de combattre le sentiment d’être toujours l’étrangère de service en se plaçant dans la marge, à Camilo, un jeune Colombien qui s’est lié d’amitié avec Sami grâce au basketball et qui s’abreuve à la culture américaine, en passant par François, maire de l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, qui prône l’inclusion plutôt par opportunisme politique que par réelle conviction, jusqu’à Guillaume, un employé de l’Agence du revenu du Canada qui verse dans la paranoïa, Segura offre en effet un panorama montréalais qui va au-delà de la mise en scène de l’intolérance ordinaire, mais qui plonge dans la psyché de chaque personnage.

Chacun, à sa manière, Québécois de souche ou pas, est aux prises avec un sentiment d’aliénation et cette peur « de ne plus appartenir ». « Je ne connais personne qui n’a pas le désir de s’intégrer. Si tu dis ça, c’est que tu ne connais tout simplement pas les immigrants. Mais oui, avec l’arrivée d’immigrants, il y a parfois une perte de repères, qui crée une peur du changement », lance le romancier, qui dit avoir fait plusieurs entrevues en amont de son travail d’écriture.

Au final, c’est un portrait de société que fait Segura, sans jamais tomber dans le jugement moral, ce qui était primordial pour lui, car chaque personnage, malgré ses préjugés ou jugements moraux, conserve sa part d’humanité.

« J’aime bien les livres qui ne disent pas au lecteur ce qui est bien ou mal. Fondamentalement, je vois le monde comme un romancier. Je ne suis pas là pour faire la morale, mais pour présenter des points de vue divergents. D’ailleurs, je dirais que je me reconnais, une partie de moi du moins, dans tous les personnages, même les plus terribles. »

Viral
Mauricio Segura
Boréal
304 pages

PHOTO FOURNIE PAR BORÉAL

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