(Stellenbosch) « J’ai survécu à plusieurs tentatives de meurtre… » Il y a six mois, l’ex-président sud-africain Jacob Zuma avait lâché cette petite phrase pendant une longue diatribe complotiste adressée à ceux qui l’accusent d’avoir pillé son pays. Sans susciter guère d’émotion.

Philippe ALFROY
Agence France-Presse

Véritable affaire d’État ou simple écran de fumée, elle sert aujourd’hui de trame au dernier roman du maître du polar sud-africain Deon Meyer, qui règle férocement ses comptes avec le monde politique de son pays.

« À dire vrai, j’ai écrit ce livre parce que j’étais très en colère », déclare à l’AFP l’écrivain dans le vacarme d’une de ses « cantines » de Stellenbosch, la petite ville universitaire et viticole où il vit et écrit.

« On a traversé tant d’épreuves dans ce pays que voir Zuma tout foutre en l’air m’a rendu furieux et j’ai voulu l’écrire. »

« Ce type est si mauvais, si corrompu, il a fait tant de dégâts que je me suis dit que quelqu’un avait forcément pensé que la solution serait de se débarrasser de lui… »

Et voilà l’ancien chef de l’État promu malgré lui au rang de « héros » du treizième roman de Deon Meyer.

Dans The Last Hunt - La dernière traque, à paraître en français en mai — sa paire de flics récurrents, Benny Griessel et Vaughn Cupido, doit élucider le meurtre d’un ex-collègue de l’unité de protection des personnalités.

« Capture de l’État »

Au fil des pages, l’enquête les plonge au cœur des turpitudes de ces policiers et de ceux qu’ils protègent au plus haut sommet de l’État. Jusqu’à, quelques morts violentes plus tard, la découverte d’un complot visant à éliminer le président.

Lecteur frénétique, Deon Meyer a nourri sa fiction de tous les scandales qui ont émaillé la carrière politique de Jacob Zuma, jusqu’à sa démission en 2018 de la présidence. Autant dire qu’il n’a pas manqué de matière première.

« Je me documente toujours beaucoup. Pour ce roman, il y avait des piles de bons livres », confie l’ancien journaliste de son regard bleu acier, « et j’ai parlé à pas mal de contacts ».

Sur près de 400 pages, The Last Hunt colle au plus près de l’actualité sud-africaine. Tous les personnages de la chronique de la « capture de l’État », cette entreprise de pillage systématique des ressources publiques, sont là.

Président, ministres et hauts fonctionnaires, sans oublier la fameuse fratrie d’hommes d’affaires Gupta.

Seuls quelques-uns d’entre eux font aujourd’hui l’objet d’enquêtes judiciaires et aucun n’a encore été condamné. Mais tous assurent la main sur le cœur être innocents.

« Pour éviter des soucis à l’éditeur », Deon Meyer s’est abstenu de les nommer. À commencer par Jacob Zuma, désormais sous le coup d’un mandat d’arrêt qui sera effectif le 6 mai. « Mais je crois qu’il ne fait aucun doute que je parle de lui... »

Cleptocratie

Les personnages de The Last Hunt ne les épargnent pas.

« On a un grave problème », décrit la cheffe fictive de la PJ du Cap, Mbali Kaleni. « Il ne fait aucun doute que le procureur général est corrompu, que le ministre de la police et que le président sont corrompus. »

« On s’est battus pour la justice et l’avenir de nos enfants », déplore dans le livre un vétéran de la lutte antiapartheid, Lonnie May, « et tout ce qu’on a gagné, c’est une cleptocratie ».

Deon Meyer reconnaît volontiers que le portrait qu’il dresse de l’Afrique du Sud post-apartheid dans ce roman, comme dans ceux qui l’ont précédé, n’est guère encourageant. Criminalité galopante, misère économique et sociale, corruption y sont toujours oppressantes.

« J’aimerais pouvoir dire qu’il n’y a pas de crime en Afrique du Sud, mais je dois rester honnête avec la réalité », constate l’auteur. Le pays enregistre une moyenne de 57 meurtres par jour.

Changements considérables

« Tout ce que j’écris n’est pas négatif », enchaîne toutefois le peintre des quartiers chauds du Cap. « Je parle de femmes et d’hommes de la police qui font leur boulot, travaillent dur et ne sont pas corrompus. »

Malgré tout, le Blanc Deon Meyer veut encore croire à la promesse de la nation arc-en-ciel chère à Nelson Mandela, le premier président sud-africain noir (1994-1999). Pas grâce à sa classe politique, non, plutôt à sa société civile.

« Je suis sûrement moins optimiste qu’il y a dix ans, mais je le reste. Même sous Zuma il y a eu de bonnes choses […] dans les relations entre les simples gens, il y a eu des changements considérables ». Et de citer en exemple l’équipe nationale de rugby multicolore qui vient de remporter la Coupe du monde.

Deon Meyer le promet, il ne compte pas persister dans la critique politique, même romancée. À 61 ans, les projets s’empilent sur la table de travail de cet infatigable motard.

Après l’adaptation de son roman À la trace pour la télé, il écrit déjà le prochain Benny Griessel et rêve de retremper sa plume noire dans d’autres genres, comme dans son roman post-apocalyptique L’année du lion (Fever), voire au cinéma.

« J’adore écrire des polars […], mais il est très important pour un écrivain de rester stimulé en faisant des choses différentes ».

Et de garder foi en l’avenir. « Je ne crois pas que l’Afrique du Sud deviendra le pays dont je rêve de mon vivant », conclut Deon Meyer avec une pointe de regret, « mais de celui de mes petits-enfants, pourquoi pas ? »