Alors que Le Consentement de Vanessa Springora arrive en librairie au Québec, on a l’impression que tout a été dit sur « l’affaire Matzneff » qui secoue la rentrée française depuis décembre. Mais ce n’est peut-être que le début de quelque chose, en même temps que la confirmation du pouvoir de la littérature.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Ce livre que personne n’avait vu venir, mais que beaucoup espéraient, en fait, dans lequel Vanessa Springora raconte l’entreprise de prédation sexuelle et littéraire dont elle a été victime à 14 ans, comme beaucoup d’autres, par l’écrivain Gabriel Matzneff, qui avait 50 ans à l’époque, a ouvert le débat autant dans le milieu littéraire que dans la société française sur une foule d’idées reçues – et faisandées.

Et c’est justement de littérature dont j’avais envie de parler avec Vanessa Springora, qui s’est retrouvée à son grand étonnement dans un énorme tourbillon médiatique. D’ailleurs, au téléphone, elle s’excuse d’avance de bafouiller, avec un rire nerveux, en avouant une grande fatigue, d’autant plus qu’au travers de tout ça, son père est mort le 8 janvier.

Je suis très surprise de l’onde de choc que ça provoque dans la société française. Je ne m’étais pas rendu compte que ça allait soulever autant de débats et d’enjeux dans des domaines très différents. Les domaines juridiques de la protection de l’enfance et des mineurs, la question des limites de la littérature qui concerne davantage les éditeurs et éventuellement les critiques littéraires.

Vanessa Springora

Elle poursuit : « La question de l’époque aussi, celle de la séparation de l’œuvre et de l’artiste… Il y a tellement de sujets qui sont là depuis la sortie du livre que je m’aperçois que j’ai touché quelque chose qui était d’une richesse extraordinaire, malgré moi, puisque je n’ai fait que raconter mon histoire. Je pense que l’époque était prête à entendre ce témoignage, parce qu’il y a eu #metoo, et peut-être aussi parce que j’ai répondu à un écrivain sur le même terrain que lui, avec ses propres armes. Avec une œuvre littéraire. »

En effet, l’impact n’aurait probablement pas été aussi grand si Vanessa Springora n’avait pas pris le temps d’écrire et de déconstruire la mécanique du prédateur. Elle a beaucoup travaillé ce livre qu’elle portait en elle depuis longtemps, cherchant à tâtons la forme, faisant des détours par la distance de la fiction, pour finalement choisir d’écrire à la première personne et au présent. « C’était le meilleur moyen de me replacer dans l’état d’esprit de la jeune fille que j’étais. » Ensuite, il a fallu réfléchir aux impacts pour elle-même et son entourage, son fils en premier, d’une telle mise à nu.

Mais le projet a fini par s’annoncer et est écrit en toutes lettres dans son livre : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre.

Parce que c’est ce qu’il lui a fait subir, et longtemps après l’agression sexuelle. Si on sait ce qu’est la prédation sexuelle, c’est le récit de la prédation littéraire qui m’a retournée dans Le Consentement. Comment Matzneff a utilisé ses victimes comme chair à écrire, comment il a usé de leurs lettres d’amour sans vergogne et sans pudeur, un procédé pervers qui prouvait en même temps leur consentement. Comment le harcèlement envers Vanessa Springora a continué pendant des années au fil de ses publications.

Lui qui se dépeignait comme un grand initiateur, comment se fait-il qu’aucune de ses proies n’ait parlé jusqu’à maintenant de son expérience, que ce soit en bien ou en mal ? « La seule explication que je donne, et que je puisse me donner à moi-même, dit Vanessa Springora, est que leur propre consentement les culpabilise tellement qu’elles n’osent pas aller jusqu’au bout et libérer leur parole. Parce qu’elles se sentent piégées par leur consentement. C’est pour ça que d’un point de vue juridique, je trouve que c’est important que cette notion ne puisse pas se retourner contre les victimes en général, parce que c’est déjà un piège, pendant des années, de se dire : “Oui, mais j’ai été consentante, donc je ne peux pas me plaindre”. »

Renversement de pouvoir

L’impact énorme de ce livre, qui déborde de ses pages parce qu’il est implacable, ne prouve-t-il pas justement que la littérature est un pouvoir ? « Oui, absolument, répond Vanessa Springora. C’est de cela que je suis en train de me rendre compte aujourd’hui. On est dans le cas précis d’un livre qui va permettre de modifier des choses à plusieurs niveaux. Je sais que des juristes vont l’utiliser comme outil de réflexion sur la question du consentement des mineurs. De la même manière, il y a le retrait de la commercialisation de ses livres qui sont des journaux intimes et qui mettent en scène des victimes qui sont des personnes réelles. Ce sont des conséquences réelles. Je pense qu’on peut effectivement parler du pouvoir de la littérature, et pas seulement du pouvoir de l’émotion et de réflexion que suscite tout livre en général. Je ne m’attendais pas du tout à ça et ça me réjouit, puisque, comme vous dites, les livres peuvent encore faire bouger la société. »

On peut, par un livre, apporter des changements que j’espère profonds et modifier les mœurs. Parce que c’est toute une profession qui est en train de se remettre en question, à la fois les éditeurs, les critiques, et les auteurs eux-mêmes qui se posent des questions sur leurs responsabilités.

Vanessa Springora

Ce n’est pas une question de censure

Vanessa Springora, qui est directrice littéraire chez Julliard et maintenant écrivaine, a toujours aimé les livres, malgré le passage de l’écrivain-prédateur dans sa vie. La liberté de la littérature, elle y tient et met en garde contre le fait que, dans la précipitation après la prise de conscience qu’a fait naître Le Consentement, on prenne des décisions qui ne seraient pas adéquates.

Elle n’a jamais appelé à la censure des livres de Matzneff, dont Gallimard a suspendu la commercialisation. Au Québec, ils ont été retirés de la Grande Bibliothèque et d’autres bibliothèques évaluent l’idée de faire de même. J’ose lui demander si le retrait de ces livres, malgré les bonnes intentions, n’est pas aussi un peu effacer les preuves du crime. « Vous avez raison, je crois que ce serait dommage, dit-elle. Je ne peux pas juger et critiquer les décisions de mes confrères éditeurs, notamment Antoine Gallimard qui a été le premier à prendre cette décision historique, et il l’a fait uniquement pour ce qui concerne les journaux intimes, qui retracent notamment ses voyages en Asie et comment il recourait à la prostitution enfantine. Je ne sais pas pourquoi cette décision a été prise par Antoine Gallimard, qui a peut-être voulu se donner un temps de réflexion. Peut-être aussi que ça lui a paru très indécent que les chiffres de vente de ses livres remontent au moment où mon livre sortait. On a vu d’ailleurs sur Amazon que, quand les gens tapaient le titre de mon livre, on leur suggérait immédiatement d’acheter le journal intime de Matzneff qui correspond à la période de notre relation, qui était en train de remonter dans les meilleures ventes d’Amazon. Ça posait évidemment problème. »

La solution, selon elle, serait que, si on réédite les journaux, ils soient accompagnés d’un avertissement ou d’un appareil critique, « afin de montrer que certaines publications ont pu exister, qu’elles sont le marqueur d’une époque », dit-elle. « Mais je ne suis pas une défenseure de la censure, pas du tout. »

La censure est tout de même ce que les derniers fans de Matzneff évoquent. Il faut dire qu’en France, l’image de l’écrivain est sacrée. 

Ça, j’en suis persuadée, il y a quelque chose dans la culture française qui place la littérature au-dessus de tout, et donc au-dessus de la morale, mais aussi au-dessus des lois. Et c’est là qu’il y a eu une confusion terrible.

Vanessa Springora

« Moi, affirme-t-elle, je ne suis pas une représentante des livres de vertu, je ne suis pas pour que la littérature soit complètement arraisonnée par la morale. Je sais qu’on a besoin de subversion et, de temps en temps, de repousser les limites. C’est le travail des artistes de faire ça. Mais ici, on ne parle pas de morale, on parle de loi, et ses écrits étaient déjà hors la loi à l’époque, parce qu’ils retraçaient des faits réels. Derrière lesquels il y a des victimes qu’on peut retrouver, et dont on s’est complètement fichu pendant des années, qu’on a invisibilisées. Ses éditeurs comme les journalistes qui relayaient ses livres ne se sont jamais souciés de savoir si ces jeunes filles ou ces enfants avaient souffert de ces rencontres avec lui. »

Quant à la complaisance d’une époque, elle a un peu le dos large, car rappelons qu’un des éléments déclencheurs de l’écriture de Vanessa Springora est la remise du prix Renaudot de l’essai à Matzneff… en 2013. « Pour le coup, ce n’est pas seulement une question d’époque, note-t-elle. J’ai été gênée parce que certaines personnes ont voulu utiliser mon livre pour faire une critique de la libération sexuelle et des mœurs à la fin des années 60 et au début des années 70, alors que ce n’était pas du tout mon but. Je pense que c’est plus une question de milieu. Un certain nombre de pédophiles notoires qui étaient organisés en réseaux assez puissants et qui étaient très militants, dont certains intellectuels, ont utilisé la libération des mœurs pour s’engouffrer dans la brèche. Ça ne veut pas dire que l’époque est responsable. Mais le milieu littéraire a toujours été responsable, parce qu’on a des responsabilités vis-à-vis de la société avec nos publications. À l’époque, personne ne s’est posé la question et c’était toujours le cas en 2013, ce que j’ai ressenti comme une goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je me disais alors qu’au moins, tout le monde avait oublié Matzneff, que c’était fini, du passé, que plus personne n’en parlait. Qu’il obtienne ce prix m’a paru inadmissible. »

Avec Le Consentement, on peut dire que Vanessa Springora lui a fait sa fête, à ce prix, ainsi qu’aux lecteurs aveugles de Matzneff.

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Le livre Le Consentement, de Vanessa Springora. Chez Grasset, 216 pages