Sept ans après Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre clôt sa trilogie consacrée à l’entre-deux-guerres avec Miroir de nos peines, qui se déroule pendant l’exode de 1940. Dans ce roman choral, dont les personnages sont ballottés par une Histoire dont les échos résonnent encore aujourd’hui, l’auteur français déploie plus que jamais son immense talent de feuilletoniste.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Intitulée Les enfants du désastre, cette trilogie de Pierre Lemaitre représente près de 1600 pages et couvre trois décennies, des années 20 à 40. Au bout du processus, l’auteur admet être à la fois soulagé et nostalgique.

« Quand on a vécu six ou sept ans avec des personnages, on ne les abandonne pas comme ça », analyse l’écrivain de 68 ans, qui a publié ses premiers romans, des polars, au milieu des années 2000, avant de passer au roman historique en 2013 avec Au revoir là-haut, qui lui a valu le Goncourt et qui a été adapté au cinéma par Albert Dupontel.

« Mais au bout d’un moment aussi, ça pèse, on a envie de tourner la page. Et il y a une part d’angoisse, ou, disons, d’inquiétude. On se dit : “J’ai fait ça, mais qu’est-ce que je sais faire d’autre ?” »

Au téléphone, Pierre Lemaitre est généreux et plein de verve, à l’image de ses livres. Humble, mais sans fausse modestie, il se prête avec bonne humeur et sans contrainte de temps à l’exercice promotionnel, qu’il n’apprécie pas particulièrement, mais qui lui permet de regarder sa trilogie avec un peu de recul et une certaine satisfaction.

Je ne sais pas ce que valent vraiment ces trois livres sur le plan littéraire. Mais quand je les regarde côte à côte dans ma bibliothèque, je vois une petite somme qui s’est dessinée. Il me semble que c’est un bel objet, et si comme lecteur je tombais sur cette œuvre-là, je serais assez content de ma découverte. C’est vrai, quand vous ouvrez un livre et qu’il vous plaît, vous êtes très content qu’il soit gros !

Pierre Lemaitre

Le dernier tome qui vient de sortir cette semaine, Miroir de nos peines, est porté par le personnage de Louise, qui avait 10 ans dans Au revoir là-haut, et qu’on retrouve 20 ans plus tard.

« Je m’y étais engagé dans l’épilogue, sans avoir la moindre idée de ce qui se passerait. Comme on fait dans les romans-feuilletons et qu’on écrit “à suivre”, et puis qu’on verra demain… Six ans plus tard, je me suis dit : “Mais pourquoi j’ai écrit cette connerie ?” »

Mais Louise avait atteint 30 ans, l’âge parfait de l’héroïne de roman, et comportait encore un grand potentiel narratif, a jugé l’auteur.

« Elle était assez énigmatique dans Au revoir là-haut. Mais non, à l’époque, je ne savais pas qu’elle reviendrait. Sauf que le feuilletoniste ouvre des portes, toujours. Car il ne sait jamais quel couloir il va emprunter. »

Se révéler

Nous sommes donc en 1940. Les troupes allemandes avancent vers Paris, l’armée française est en déroute et des centaines de milliers de personnes s’enfuient sur les routes en quête d’un lieu sûr, sans nourriture, sans eau, sans essence. « Ce n’est pas tant un roman sur la guerre que sur la débâcle, la défaite et l’exode », précise d’ailleurs Pierre Lemaitre.

Et aussi sur la façon dont la grande Histoire influe sur les destins, et dont chaque individu se comporte en situation « incandescente ». Même si Louise en est le fil conducteur, Miroir de nos peines est peuplé de nouveaux personnages et suit aussi la route de deux soldats, Gabriel et Raoul, d’un adjudant-chef amoureux au grand cœur, Fernand, et du mystérieux Désiré, étrange mythomane qui se glisse dans différentes peaux.

Chacun mène donc sa propre quête. Celle de Louise, par exemple, qui veut démêler un secret de famille, est éminemment personnelle.

Ce qui est intéressant, c’est de voir de quelle manière l’histoire de chacun va être prise dans cette circonstance extraordinaire qu’est l’exode. Dix millions de personnes sur les routes en quelques semaines, ça n’a pas d’équivalent dans l’histoire du pays ! Et comment cet événement est devenu le révélateur de chacun.

Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre aime les héros imparfaits, et fait encore la preuve que rien n’est tout blanc ou tout noir.

« La littérature a comme mission de faire travailler un peu cette réflexion morale sur cette question, “sommes-nous bons ou méchants ?”, que posait déjà Diderot. Je m’arrange pour que les personnages aient à la fois une face claire ou sombre, et que selon les circonstances, ils puissent se révéler bons ou pas bons. »

Le meilleur exemple est certainement le personnage de Raoul Landrade, ajoute le romancier. « Il commence sa carrière dans le livre comme un petit voyou. On va voir dans l’épilogue que c’est ce qu’il est fondamentalement, mais ça n’empêche pas que dans certaines circonstances, il est capable de courage et de générosité. »

Hier et aujourd’hui

On le constate dès les premières pages, Pierre Lemaitre n’a rien perdu de sa truculence et il y a toujours une certaine jubilation à le lire. Il a gardé son sens du punch, réussit à nous tenir en haleine pendant 530 pages – « La difficulté d’écrire un roman historique, c’est que les lecteurs savent la fin, alors que les personnages, eux, ils ne savent pas qu’Hitler va finalement arriver à Paris, ça rend donc la gestion narrative un peu plus compliquée » –, et s’est approprié les codes du roman choral avec bonheur, emmenant chacun de ses personnages vers un lieu précis avec une minutie et un timing parfaits.

L’idée était de me colleter à des histoires relativement imperméables, où on attend en permanence à quel moment elles vont se croiser. C’est amusant de jouer avec le désir du lecteur, qui tente de deviner dans quelles circonstances les personnages vont se rencontrer, et d’essayer de le surprendre en faisant que les circonstances ne soient pas celles qu’il attendait.

Pierre Lemaitre

Mais son désir d’étonner et de susciter l’intérêt ne l’empêche jamais de se documenter, question d’être conforme aux événements. « J’essaie de ne pas dire de contre-vérité historique, notamment pour les lecteurs qui ne la connaissent pas. Pas pour être exact, mais parce que je me dois moralement de ne pas dire trop de bêtises. »

Et à travers l’humour, les faits, l’écriture imagée et légère, les péripéties qui se succèdent, le rythme imparable et les personnages bien construits, il y a dans les pages de Miroir de nos peines des scènes déchirantes et sombres. En particulier ces passages où défilent tous ces gens qui fuient sans savoir où aller, et qui font résonner en nous d’autres images de réfugiés, pas mal plus récentes.

Pierre Lemaitre en est conscient, même s’il ne l’a pas fait consciemment. « Mais tout le livre converge vers cette page 377 », raconte-t-il. Dans cette page qui se déroule dans un camp improvisé, un des personnages se demande comment Dieu peut permettre une telle situation, que soient jetés autant de gens sur les routes. « Quelle faute avons-nous commise pour mériter une telle épreuve ? », se demande-t-il.

« Plus j’avance en écrivant, plus je converge vers ça. Et au moment où j’invente ce lieu, cette église, c’est comme si l’inconscient du texte me paraissait évident. Et tout ce que j’avais senti plus ou moins confusément prenait d’un seul coup sa forme. J’avais pressenti cette harmonique entre les années 40 et aujourd’hui, et elle s’est matérialisée en quelque sorte sous la forme de ce camp de réfugiés. »

La suite

On peut dire que Miroir de nos peines se termine sur un happy end. « Chacun s’en tire assez bien. Il me semble que je devais ça aux lecteurs à la fin de la trilogie, de finir sur une note optimiste. »

Et alors que Les couleurs de l’incendie, deuxième tome de sa trilogie, sera adapté au cinéma par Clovis Cornillac – Pierre Lemaitre a lui-même écrit le scénario du film dont le tournage commence en septembre et qui mettra en vedette Léa Drucker, Benoit Poelvoorde et Michel Blanc –, l’auteur a déjà commencé à travailler sur un nouveau roman.

« Je poursuis ma petite photographie du siècle et je m’attaque à l’histoire des trente glorieuses, ces trois décennies qui vont fabriquer le monde tel qu’on le connaît, avec la pollution et les dérèglements climatiques. C’est le début d’une nouvelle petite somme romanesque, qui tiendra je ne sais pas en combien de volumes encore. Mais ce qui est sûr, c’est qu’après les années 20 à 40, je m’attaque bêtement aux années 50. »

C’est ce qu’on appelle avoir de la suite dans les idées ! « C’est très amusant de poursuivre. J’ai réussi à creuser un sillon là, qui me réussit pas mal. J’y prends beaucoup de plaisir, ça plaît à un lectorat, je suis beaucoup traduit. Je me dis qu’il y a un truc que je sais assez bien faire, c’est prendre une période historique et l’attaquer de biais avec des éléments moins connus, alors je continue. Si j’arrive jusque-là, dans 10 ou 15 ans, j’aurai couvert une grande partie de ce siècle. Et j’aurai laissé une petite histoire romanesque du XXe siècle. »

IMAGE FOURNIE PAR ALBIN MICHEL

Miroir de nos peines, de Pierre Lemaitre, Albin Michel, 530 pages.