(Paris) Séisme dans le monde de l’édition : Gallimard a décidé de ne plus vendre le journal de l’écrivain Gabriel Matzneff, qu’elle publiait depuis trente ans, à la suite du témoignage de Vanessa Springora jetant une lumière crue sur les pratiques pédophiles de l’écrivain.

Aurélie MAYEMBO
Agence France-Presse

Les éditions de La Table Ronde (groupe Madrigall, contrôlé par Antoine Gallimard), qui ont publié cinq volumes du Journal de l’écrivain entre 1979 et 1992, ont également cessé la commercialisation de ces livres.

« La souffrance exprimée par Madame Vanessa Springora dans Le consentement, fait entendre une parole dont la force justifie cette mesure exceptionnelle », affirme mardi dans un communiqué la maison Gallimard.

Les exemplaires encore présents en librairie, dont le dernier volume L’amante de l’Arsenal sorti mi-novembre, vont être rappelés.

C’est la première fois que Gallimard prend une telle mesure.

PHOTO MARTIN BUREAU, AFP

Dans Le consentement publié chez Grasset, Vanessa Springora raconte comment elle a été séduite par Gabriel Matzneff à l’âge de 13 ans, la relation sous emprise qu’elle a eue ensuite avec lui et les blessures que cela a laissées dans sa vie.

L’écrivain de 83 ans est visé depuis vendredi par une enquête pour « viol sur mineur » de moins de 15 ans, ouverte 24 heures après la sortie du livre de Vanessa Springora, directrice des éditions Julliard.

Dans Le consentement (Grasset), cette femme de 47 ans raconte comment elle a été séduite par Gabriel Matzneff à l’âge de 13 ans, la relation sous emprise qu’elle a eue ensuite avec lui et les blessures que cela a laissées dans sa vie.

« À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter », raconte-t-elle dans son livre qui s’est hissé dans le top 5 des ventes physiques et numériques sur Amazon France.

Elle décrit aussi un homme au comportement de prédateur, faisant du tourisme sexuel en Asie. « Je l’ai compris avec la lecture de ses livres, c’est un paradoxe, finalement ce qui m’a libéré de lui, c’est la lecture de ses livres », a affirmé l’éditrice invitée de Quotidien, mardi soir sur TMC pour sa première entrevue télévisée.

Milieu littéraire secoué

Pendant longtemps, les pratiques pédophiles de l’écrivain ont été tolérées dans le milieu littéraire, célébrant sa plume et voyant dans ses agissements une forme d’hédonisme. Il a reçu en 2013 par le prix Renaudot essai.

Avant même sa sortie le 2 janvier, Le consentement a secoué le milieu littéraire et médiatique dans un contexte de dénonciation des violences sexuelles marquées notamment par les récentes accusations de l’actrice Adèle Haenel à l’encontre du cinéaste Christophe Ruggia.

« Je pense qu’il y a un changement d’époque, une écoute différente pour ce genre de récit », a estimé Vanessa Springora, se disant « abasourdie » par les réactions suscitées par son livre.

Évoquant « une prise de conscience très récente » dans le contexte Me Too, elle affirme qu’il « n’aurait pas eu la même réception » cinq ans plus tôt.

Sollicité par BFMTV, Gabriel Matzneff s’est également exprimé mardi dans une lettre où il salue la décision d’Antoine Gallimard qui le vise : « Je pense qu’il a raison, cela calmera les excités […] », écrit-il, dénonçant une « vague de néo-puritanisme ».

« Je trouve idiot, extravagant, que l’on me fasse en 2020 grief de livres publiés il y a plus de trente ans, voire il y a plus de quarante ans ! », ajoute l’auteur qui a renoncé à sa chronique pour Le Point et pourrait se voir retirer une aide publique accordée à des auteurs vieillissants ayant de faibles revenus.

Le ministre de la Culture Franck Riester a estimé lundi que cette allocation, dont il bénéficie depuis 2002, n’était « pas justifiée ».

« Est-ce que M. Matzneff, par le caractère autobiographique de ses récits, contribue par ses écrits à la renommée de la littérature française en se faisant le chantre de la pédocriminalité ? Je considère que non. Est-ce que le train de vie fastueux décrit dans ses livres justifie le versement d’une telle allocation ? Je considère également que non », a estimé mardi le ministre lors d’un point presse.

Il propose également de réexaminer les décorations remises à Gabriel Matzneff, officier des Arts et Lettres depuis 1995 et chevalier de l’Ordre national du mérite depuis 1998, lors des prochaines réunions des organismes qui les attribuent.