Un an après sa sortie en 2019, le roman Kukum de Michel Jean, qui raconte l’histoire de son arrière-grand-mère innue Almanda, connaît une deuxième vie inattendue et dépasse aujourd’hui les 60 000 exemplaires vendus. Nous avons fait un retour avec lui sur ce livre au parcours exceptionnel.

Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse

Kukum avait déjà fait son petit bonhomme de chemin depuis un an, notamment grâce à un bouche-à-oreille favorable. « Il y a une force tranquille dans cette histoire, qui est assez innue », estime Michel Jean, qui disait souvent « Almanda veille » quand il parlait de son livre.

Mais les choses ont déboulé quand il a remporté le prix France-Québec à la mi-novembre, suivi d’un passage éloquent à Tout le monde en parle. Un mois et demi plus tard, le journaliste de TVA est littéralement soufflé par l’engouement des lecteurs.

« On n’arrête pas de partir en réimpression… Avant le prix, on était à peu près à 5500 exemplaires. Là, on est rendus à presque 65 000, c’est fou ! Je ne comprends pas ce qui se passe. C’est comme si le Québec avait eu un immense coup de cœur. Ce que j’espère, c’est que plus il y aura de gens qui le liront, plus il y en aura qui vont comprendre. »

À travers le personnage d’Almanda, son arrière-grand-mère qui a adopté mari, famille et culture innue quand elle avait 15 ans, Michel Jean voulait raconter la sédentarisation forcée des autochtones, qui ont été dépossédés en quelques décennies de leur territoire ancestral.

Je n’ai pas la prétention de croire que ma famille est si importante qu’elle justifie un livre. Je voulais juste qu’à travers des personnages authentiques qui incarnent de vraies valeurs, les gens ressentent ce que les Autochtones ont ressenti.

Michel Jean

C’est pourquoi le livre est divisé en deux parties qui se complètent et se répondent. D’abord, la vie libre en forêt en accord avec les cycles de la nature. Puis, les reculs constants et brutaux au nom du progrès. « Il faut comprendre ce que tu aimes pour comprendre la perte et ressentir la blessure. »

Il y a d’ailleurs des scènes très douloureuses dans Kukum, comme celle où le clan d’Almanda découvre qu’il ne peut plus voyager en canot sur la rivière envahie par le bois de drave.

« Quand je l’ai écrite, cette scène, j’étais comme fâché. » Nous aussi, il faut l’avouer : c’est là toute la force de la littérature, croit l’auteur.

« Sais-tu pourquoi je l’ai fait en fiction ? Parce que si tu essaies de convaincre les gens sur c’est quoi la vie des Autochtones, ils ont tous un a priori. Je pourrais faire un documentaire et l’expliquer avec des arguments, mais ce n’est pas comme un roman quand tu t’attaches aux personnages. »

Plus facile de comprendre les problèmes qui découlent de la perte du territoire et de la douleur des pensionnats quand ils sont incarnés, estime Michel Jean, qui rappelle que ces bouleversements se sont déroulés sur à peine deux générations.

« Ma grand-mère est née dans le bois, moi, je suis né à l’hôpital d’Alma », illustre-t-il. S’il a écrit Kukum, c’est donc autant pour les Québécois — « À l’école, on n’enseigne pas ce qui s’est passé ici avant, ça n’existe pas » — que pour les Autochtones dont les histoires sont peu écrites. « Sinon, qui va les raconter ? Et est-ce qu’on va les laisser raconter par n’importe qui ? »

Responsabilité

Michel Jean tient à le préciser : il n’est pas « en mission ». Il écrit d’abord pour divertir et n’a surtout pas voulu faire la morale en prenant la plume. « J’essaie toujours qu’il y ait deux couches. »

Mais quand on le lui demande, il sent aussi qu’il a une responsabilité et il l’assume. Kukum n’est d’ailleurs pas le premier roman dans lequel il aborde le sujet. Sa quête a commencé il y a une dizaine d’années, à la mort de sa grand-mère.

Après les funérailles, la cousine de ma mère a voulu me parler. Elle m’a dit : ‟Toi, l’Indien, tu l’as en toi.” Toute ma démarche a commencé là. Je me suis rendu compte que j’en savais peu sur ma grand-mère, que je ne lui avais pas posé de questions, et que là, il était trop tard.

Michel Jean

C’est ainsi qu’est né le roman Elle et nous, puis a suivi Le vent en parle encore, sur les pensionnats autochtones. Il a aussi dirigé l’excellent recueil de nouvelles Amun – un autre sortira d’ailleurs au printemps, auquel ont participé Natasha Kanapé Fontaine, Elisapie, Joséphine Bacon…

Michel Jean est fier de faire partie de cette communauté d’auteurs et d’autrices autochtones. Et on a l’impression qu’il a mis beaucoup de lui dans Kukum, qui se termine avec cette phrase émouvante : « Ils ont blanchi nos mœurs, mais qui peut oublier qui il est vraiment ? »

Sa grand-mère « toujours bien peignée », quand elle est devenue veuve, partait tous les étés dans une tente pendant deux mois. « Elle n’est jamais devenue Blanche. » Lui-même, beaucoup pour se mettre à l’abri des préjugés, n’a pas beaucoup mis en avant ses origines dans son travail. « Mais je ne l’ai jamais oublié, par contre. »

Personnage hors norme

Michel Jean compte maintenant sur les jeunes pour continuer à faire évoluer les mentalités, et estime que 2020 aura été une année charnière et somme toute positive, malgré le drame de la mort de Joyce Echaquan.

« Nous lui sommes tous redevables. Si elle n’avait pas fait son Facebook Live, on ne l’aurait pas crue. Et on n’aurait jamais entendu ce que les Autochtones entendent tous les jours. Tout le monde a intérêt à ce que la situation avance. Les Québécois comme les Autochtones. »

À sa manière, Michel Jean ajoute sa pierre à la réconciliation et à une meilleure compréhension mutuelle. Et Almanda, force de la nature qui est morte en 1977 à l’âge de 97 ans, était probablement le meilleur véhicule.

Éprise de liberté, follement amoureuse de son Thomas pour qui elle a quitté la ferme dans laquelle elle vivait avec son oncle et sa tante, grande lectrice qui apportait dans le bois des romans pour les mois d’hiver, tête dure qui a refusé de faire déplacer sa maison pour laisser passer le chemin de fer, Almanda était un personnage hors norme. « Une originale », dit son arrière-petit-fils.

Si j’avais inventé Almanda, les gens trouveraient que j’exagère !

Michel Jean

Une chose est sûre : elle a tout ce qu’il faut pour entrer dans le club des personnages les plus marquants de notre littérature.

« Elle est comme une Émilie Bordeleau autochtone, mais en même temps, elle est aussi une Ovila ! Et elle est un peu comme une revanche sur le passé : alors que les Blancs ont imposé leur culture, elle, elle s’est fondue dans la culture autochtone. »

Alors que 2020 achève, Michel Jean continue à être abasourdi par son année. Le prix lui a permis de donner quelques entrevues en France, dont à l’émission de radio La librairie francophone, des négociations sont en cours pour une série télé.

Tout cela lui fait plaisir, et l’auteur en lui est évidemment content d’être lu. Mais il est surtout fier de faire « œuvre utile ».

« Oui, je pense que Kukum peut faire se rapprocher les gens. »

C’est la magie d’Almanda.

IMAGE FOURNIE PAR LIBRE EXPRESSION

Kukum, de Michel Jean

Kukum, Michel Jean, Libre Expression, 223 pages