Depuis le féminicide du 6 décembre 1989 à Polytechnique, la rage nourrit Chantal Nadeau. Pas celle qu’on lit parfois dans les réseaux sociaux, mais celle qui agit comme carburant. La professeure de Gender and Women’s Studies à l’Université de l’Illinois en a fait un livre hybride et incisif, une autofiction mêlant poésie, essai, nouvelle, Les trouées, chez Hamac.

Mario Cloutier
Collaboration spéciale

Chantal Nadeau vit avec le trouble du stress post-traumatique qui s’est cristallisé le soir du 6 décembre 1989 à l’Université de Montréal où elle étudiait. Ce mélange d’anxiété et de colère fait qu’elle voit « rouge, blanc, noir ». Ce sentiment est réapparu lors de l’irruption d’une étudiante défiante, arborant la fameuse casquette Make America Great Again, dans un cours qu’elle donnait à l’Université de l’Illinois en 2018.

Son autofiction Les trouées l’explore de façon non linéaire par de courts et percutants flashbacks, sans ordre chronologique. La mémoire ne fonctionne pas sur appel.

« La rage, c’est la colonne vertébrale du livre, de la première à la dernière page, souligne-t-elle en entrevue téléphonique. C’est porteur, la rage, parce que cela a été mon mode de communication et de survie. La source de mon traumatisme, c’est l’université et je suis professeure, donc je le revis constamment. »

Cette colère peut parfois s’exprimer en violence verbale, confie-t-elle, mais elle n’a jamais frappé quelqu’un pour autant.

« C’est toujours là. Même dans mes écrits théoriques, il y a une forte énergie en dissonance avec le modèle classique universitaire. J’ai voulu garder ça dans le livre qui est en partie fictif. Je ne voulais pas faire une description de la réalité. Ce sont des impressions. Les traces de Poly ne sont pas que dans ma tête trouée, c’est dans tout l’éventail des émotions qu’un tel évènement extrême peut provoquer. »

Sororité

Les trouées est aussi une façon d’exprimer son sentiment de sororité par rapport aux expériences traumatisantes vécues par les femmes, en général, et les queers, en particulier. Elle en remercie son éditrice chez Hamac, l’écrivaine Anne Peyrouse, qui a « rendu le livre meilleur ». Celle-ci a décrit le livre comme un « long souffle ».

« C’est ma façon d’écrire, note Chantal Nadeau. Toujours dans les craques. Les gens ont de la difficulté à identifier mon style, mais aussi la manière dont je réfléchis. La forme de l’essai se rapproche plus de ma pensée. Quand j’ai écrit Fur Nation : From the Beaver to Brigitte Bardot, il y avait du délire par bouts. Le livre que je termine en ce moment, Queer Courage, est beaucoup plus sérieux. »

Les trouées parle de sa « vraie maison », Montréal, en utilisant la langue d’ici. Se tenir « deboutte », comme elle écrit, renvoie au courage rendu nécessaire face aux combats encore à mener.

C’est épouvantable, ce qui se passe avec les femmes transgenres, le taux de meurtres est inacceptable. Même chose avec les femmes autochtones. Dans le livre, quand je parle des shows de babines des politiciens, c’est parce que je n’en peux plus de les entendre.

Chantal Nadeau

« Le sentiment d’urgence est très important, ajoute-t-elle. En étant au fait de ce qui se passe dans la société, je ne peux pas écrire autrement que dans un état d’urgence. C’est ma façon de matérialiser ma rage en mots. Quand je ressens ça, il faut que ça sorte vite et sans compromis. »

Hybridité

Par contre, elle constate que l’hybridité, qu’elle soit littéraire ou sociétale, est synonyme de changements.

Il y a quelque chose qui se passe avec la nouvelle génération. Quand j’ai commencé à enseigner à Chicago, les étudiants étaient très conservateurs. Il n’y avait pas de feu. La nouvelle génération, elle, est en feu. Je leur demande toujours de me parler de ce qui les fait avancer, ce qui les pousse à continuer.

Chantal Nadeau

Elle voit le progrès, notamment, dans les manifestations du mouvement Black Lives Matter.

« Je trouve ça beau, que ça se produise dans le climat lugubre qu’on vit aux États-Unis. Il y a quelque temps, je me sentais lasse d’enseigner, mais c’est le genre de choses qui m’ont redonné le goût. J’ai des projets aussi avec l’artiste visuelle Jessie Mott, qui a fait la magnifique couverture du livre. »

Femme politisée, engagée, Chantal Nadeau respire mieux grâce à un certain vent de changement qui souffle sur la politique américaine.

« Depuis l’élection de Joe Biden, un immense poids est disparu des épaules des gens, on dirait. J’ai dit à tous mes contacts que je ne voulais rien entendre contre Biden et Harris jusqu’au 20 janvier. Après, on verra, mais c’est un répit qui fait du bien. »

PHOTO FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Les trouées, de Chantal Nadeau

Les trouées
Chantal Nadeau
Hamac
120 pages