Il était là avant James Bond. Il était là avant Bob Morane. Il était Québécois. Et ses aventures se sont vendues à des millions d’exemplaires. Soixante-treize ans après sa première aventure, IXE-13 refait surface.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

On le croyait mort. Enterré au fond d’une cave par de méchants nazis. Oublié au rayon des livres-cultes du Québec. Réduit au lointain souvenir d’un film en technicolor produit par l’ONF.

Mais IXE-13 semble décidément immortel. Ou plutôt vient-il de ressusciter par l’entremise d’une réédition que l’on n’attendait plus.

Les deux volumes, gracieuseté des Éditions de l’Homme, regroupent les 13 premières aventures de « l’as des espions canadiens ». Autant dire une ridicule fraction de l’œuvre, puisqu’il existe au total 934 histoires d’IXE-13 ! Mais c’est assez pour se familiariser avec ce personnage mythique, qui a marqué l’histoire de l’édition au Québec.

Créé en 1947 par Pierre Saurel (de son vrai nom Daignault), IXE-13 a été l’un de nos premiers best-sellers. Les chiffres exacts sont inconnus. Mais on estime que ces petits fascicules à 10 cents, distribués dans les kiosques à journaux, se vendaient à environ 20 000 exemplaires par semaine, ce qui donnerait un total de 20 millions de romans vendus en 19 ans de publication (1947-1966) !

Ce succès peut sembler étonnant, si on regarde uniquement l’œuvre pour ses qualités littéraires. Les personnages d’IXE-13 étaient superficiels et les dialogues, d’une grande naïveté. Sans parler des histoires simplistes et des intrigues tirées par les cheveux. Pas étonnant que ses lecteurs aient d’abord été des adolescents.

En gros, il s’agissait toujours d’une mission impossible. Jean Thibault, alias IXE-13, était envoyé par le haut commandement de Londres pour repérer des bases nazies, ravir des plans précieux ou démanteler un réseau de saboteurs. Sans peur et sans reproche, l’espion s’acquittait de sa tâche les doigts dans le nez, même s’il se retrouvait parfois dans de fâcheuses positions. Heureusement pour lui, ses fidèles complices, Marius Lamouche et Gisèle Tubeuf, étaient là pour le tirer de ce mauvais pas…

En comparaison, l’agent 007 passerait pour du Shakespeare. Mais peu importe. Car l’immense popularité d’IXE-13 n’avait sans doute rien à voir avec la littérature. Créé six ans avant Bob Morane et James Bond, l’espion canadien-français répondait avant tout aux besoins de l’époque.

Du rêve et des voyages

Il faut se rappeler que le Québec des années 40 et 50 était encore largement sous l’emprise du clergé. Pour les ados de cette époque, biberonnés au Petit catéchisme, les aventures d’IXE-13 jouaient un rôle d’exutoire, offraient une forme d’évasion. Son univers était pétri d’action, de suspense, de missions en pays lointains et d’histoires d’amour : tout pour séduire une jeunesse en quête de sensations fortes.

IXE-13 faisait rêver et voyager les jeunes, il les intriguait. C’était très exotique. Il les emmenait ailleurs, les sortait de leur réalité. Il y avait quelque chose de l’ordre du fruit défendu, parce que ce n’était pas les lectures privilégiées par les frères.

Liette Mercier, qui a dirigé la réédition aux Éditions de l’Homme

Que l’espion soit canadien-français n’a sans doute pas nui, ajoute Mme Mercier. « C’était un héros d’ici. Les jeunes garçons se projetaient dans le personnage. »

Denis Saint-Jacques, chercheur et professeur émérite à l’Université Laval, va dans le même le sens. Non, IXE-13 n’avait pas de prétentions littéraires. Mais il avait son charisme. Et c’est en partie ce qui a contribué à son succès.

« On imagine que seules les grandes œuvres ont un pouvoir d’attraction mystérieux, mais c’est bien naïf, lance celui qui a coordonné une étude sur le phénomène IXE-13 au début des années 1990. IXE-13 était un produit commercial qui n’avait absolument pas honte d’être commercial. Ce n’était peut-être pas écrit pour la beauté du style, mais l’imaginaire a marqué les gens qui trouvaient le personnage intéressant. »

Pour Denis Saint-Jacques, le phénomène va plus loin : parce qu’il était accessible dans son écriture, IXE-13 a été, pour nombre de Québécois, une porte d’entrée, voire un tremplin vers la lecture. « Il faut se souvenir que c’est une époque où la population était encore relativement analphabète. À la fin des années 40, la moitié des gens n’avaient pas leur quatrième année », rappelle-t-il.

Rêver d’une série

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Pierre Saurel (de son vrai nom Daignault) est l’auteur des Aventures de l’agent IXE-13, qui a marqué l’histoire de l’édition au Québec.

Pour la petite histoire, Pierre Daignault (1925-2003) n’avait que 22 ans quand il a créé l’agent IXE-13. Il n’avait jamais voyagé plus loin que Toronto et sa connaissance du monde se limitait à l’encyclopédie Pays et Nations, dans laquelle il puisait abondamment.

D’après son fils, il fut le premier à être surpris par le succès de son héros.

Ça l’a un peu dépassé. Il disait toujours à la blague que s’il avait été payé 5 cents par roman vendu, il se serait mis riche.

Daniel Daignault, fils de Pierre Daignault

Amertume ? Nenni. Car Pierre Daignault menait deux autres carrières en parallèle qui le comblaient amplement. Comme comédien d’abord (il a joué le père Ovide dans Les belles histoires des pays d’en haut à partir des années 60), puis comme animateur d’émissions de musique folklorique.

PHOTO ARCHIVES RADIO-CANADA

Germaine Giroux, Pierre Daignault et Yvon Leroux, dans Les belles histoires des pays d’en haut

« Pour lui, l’écriture était un emploi parmi d’autres », résume Daniel Daignault.

Son seul regret, dit-il, est que les aventures d’IXE-13 n’aient pas été adaptées en série pour la télévision. Tous les ingrédients y étaient pourtant, y compris ces fins ouvertes, appelant l’épisode suivant.

Son vœu fut partiellement exaucé par l’adaptation de Jacques Godbout au cinéma (1971), mettant en vedette le groupe d’humoristes Les Cyniques. Mais cette comédie musicale, qu’on peut encore regarder sur YouTube et le site de l’ONF, tenait plus de la caricature que de l’hommage. Ce qui explique peut-être qu’elle ait assez mal vieilli.

« Il était flatté que son héros fasse l’objet d’un film, mais que ce soit une parodie, ce n’était pas son premier choix », raconte son fils.

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Le rêve de Pierre Daigneault deviendra-t-il réalité ? Selon Liette Mercier, plusieurs personnes ont démontré de l’intérêt pour des adaptations d’IXE-13 sur « diverses plateformes ». Une curiosité qui a d’ailleurs motivé ce projet de réédition, souligne-t-elle.

Rappelons que le catalogue IXE-13 appartient aux Éditions de l’Homme, qui sont elles-mêmes le prolongement des Éditions Police Journal, où étaient publiés les aventures de l’as des espions canadiens.

« IXE-13 a-t-il été le plus grand succès de l’édition québécoise ? Je ne saurais vous dire, car il faudrait déterminer sur quoi repose le succès, conclut Liette Mercier. Mais le fait qu’on se demande aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux et des imprimeries qui crachent la copie plus vite que Lucky Luke, si de petits fascicules écrits la nuit sur la table de la cuisine, corrigés en vitesse et imprimés à la va-vite constituent le plus grand succès de l’édition au Québec, représente en soi une immense victoire pour la culture populaire. Ça nous paraissait important de reconnaître ce travail-là. De remettre en valeur un auteur qui a écrit un peu dans le silence et un peu dans l’ombre… »

Les aventures étranges de l’agent IXE-13 et L’as des espions canadiens (Tomes 1 et 2), Pierre Saurel, Éditions de l’Homme, 272 pages et 224 pages.