Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Quand surgissent des débats, j’évite autant que possible de citer le roman 1984 ou d’utiliser le terme « novlangue » tellement l’œuvre phare de George Orwell se retrouve dans les articles d’un nombre effarant de commentateurs de l’actualité, au point d’en dénaturer sa pensée. On devrait créer un point Orwell comme il y a un point Godwin.

Résumer 1984 en une critique poussée à l’extrême des excès du communisme (et de la gauche en général dans certains esprits) est grossier, nous rappelle l’écrivain canadien George Woodcock (1912-1995) dans l’essai Orwell à sa guise — La vie et l’œuvre d’un esprit libre, publié originalement en anglais en 1966, et dont la traduction en français est parue chez Lux cet automne. Cet ultime roman est en fait une caricature très sombre qui réunit les nombreuses observations d’Orwell au fil de sa vie. Mais qui était au juste George Orwell, que tout le monde brandit, et dont le vrai nom était Eric Arthur Blair ?

IMAGE FOURNIE PAR LUX

Orwell à sa guise – La vie et l’œuvre d’un esprit libre, de George Woodcock

J’étais persuadée qu’il y était déjà, mais la récente entrée des œuvres d’Orwell dans La Pléiade fournit un beau prétexte pour revenir avec un peu de retard sur cet essai brillant, écrit par celui qui est devenu son ami dans ses dernières années. Le type d’ami sans complaisance que chérissait Orwell, qui dresse ici un portrait sympathique et humain de l’écrivain par ses œuvres d’abord, car l’homme a tenu sa vie intime très secrète, et c’est un portrait non dénué de bémols et d’éclairages sur les contradictions de l’homme. Ce qui aurait pu devenir un différend — une critique sévère de Woodcock envers Orwell — a plutôt été le déclencheur de leur amitié.

Déjà, en 1966, Woodcock était frappé par le culte qui se développait autour d’Orwell, et qui n’a pas cessé de grandir depuis, le transformant en « une sorte de saint séculier de la guerre froide » alors que selon lui, « Orwell était trop solitaire pour être un symbole et trop irascible pour être un saint. Comme écrivain, il a toutefois su donner forme, dans un anglais des plus purs, aux pensées et aux fantasmes d’un esprit singulier qui jonglait avec les problèmes communs de son temps. S’il était un être d’exception (et non un simple excentrique aux yeux de ses contemporains), c’est parce qu’il tentait de mettre ses théories en action et de traduire ses actions en œuvres littéraires ».

Woodcock, qui voit en Orwell cette tension intérieure que nous avons tous entre Don Quichotte et Sancho Pança (ce qu’Orwell reconnaissait lui-même), le relie, par son style de vie, à des écrivains comme Malraux, Silone et surtout Camus, parce qu’il était beaucoup plus un révolté qu’un révolutionnaire.

Ce portrait raconte la construction intellectuelle et littéraire d’un homme en quête de vérité, et non de LA vérité, qui n’hésite pas à bifurquer brutalement de tout chemin tracé d’avance et ne se soumet pas à l’air du temps. Obsédé par la question des classes sociales, défenseur du socialisme tout en étant conservateur, il n’était membre d’aucun parti et était capable d’irriter à peu près tout le monde, peu importe ses allégeances. On y découvre un Orwell beaucoup plus autodidacte qu’on a pu s’imaginer, assez loin des théories et de l’abstraction, allergique à ceux qui s’écoutent parler.

La première épiphanie de jeunesse survient envers l’impérialisme britannique, et lui fait abandonner son poste de sergent en Birmanie pour devenir écrivain, ce qui donnera son premier roman, Une histoire birmane. Toute son œuvre s’appuiera sur l’expérience directe des choses, assez pour faire dire à Woodcock qu’il manquait un peu d’imagination, sauf dans ses dernières œuvres (la meilleure étant à son avis La ferme des animaux). Fasciné par le monde des prolétaires dont il admire la force, il choisira un temps de vivre à leurs côtés dans les bas-fonds (ce qui donnera le récit Dans la dèche à Paris et à Londres), pour arriver à la conclusion que nous sommes tous le produit de notre milieu et qu’on n’échappe pas plus à sa classe sociale qu’on ne peut jouer facilement les transfuges. L’épisode de la guerre d’Espagne, où il va aller combattre et recevoir une balle au travers de la gorge, constitue l’un des plus grands espoirs de sa vie, l’une de ses grandes déceptions aussi. Mais une expérience fondamentale pour la suite de sa carrière littéraire.

PHOTO JUSTIN SULLIVAN, GETTY IMAGES

1984, de George Orwell

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Orwell n’est pas un pessimiste, estime Woodcock. Les œuvres de maturité que sont La ferme des animaux et 1984, ses plus célèbres, sont davantage des avertissements qu’une vision de l’avenir, mais puisqu’elles ont été les dernières, elles font figure de testaments terribles et nombreux sont ceux qui pensent que sa maladie a noirci son écriture, alors que ces livres étaient une suite logique, d’une grande cohérence avec ses convictions.

Peut-on le considérer comme réactionnaire ? Pas vraiment, croit Woodcock, soulignant plutôt la grande méfiance d’Orwell envers ce que l’on présente comme le progrès, qui peut facilement être détourné au seul profit des dominants (d’hier ou de demain), et que trop de gens selon lui recevaient avec une confiance aveugle. « Il se distinguait de la majorité de ses camarades socialistes (et se rapprochait par le fait même de la plupart des anarchistes) par son refus du perfectionnisme », note Woodcock.

« À ses yeux, l’élimination des défauts humains ou sociaux n’était possible qu’au prix d’une bonne partie de ce que la vie a de meilleur à offrir. C’est pourquoi il souhaitait l’avènement d’une société où le bien aurait simplement la prépondérance. »

Il n’aimait pas l’esprit de la table rase des révolutionnaires, et croyait que le passé avait encore des réponses à nous donner. Comme d’autres avant lui (en particulier l’écrivain russe Zamiatine, la grande influence du roman 1984), il avait compris l’avancée implacable de la machine derrière ce progrès, qui a le pouvoir de détruire une existence beaucoup plus près des véritables aspirations humaines. D’où son amour pour la nature et les animaux. Grand fumeur de tabac noir et tuberculeux, il a insisté pour vivre près de cette nature dans des conditions difficiles pour ses poumons et est mort précocement à 46 ans. Comme Camus…

Son ami George rappelle qu’Orwell a dit que même si sa condition de « semi-intellectuel décadent du monde moderne » pouvait lui faire apprécier le confort apporté par le progrès, il aurait préféré au fond « parvenir à une vie plus simple et plus dure au lieu d’une vie plus molle et plus compliquée ».

Plus molle et compliquée, n’est-ce pas une bonne définition de l’année 2020 ?