Juin 2021. Un vol Air France Paris-New York, avec à son bord 243 voyageurs, échappe de justesse à l’écrasement en traversant une zone de turbulences majeures.

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Lorsque l’avion se pose enfin à l’aéroport JFK, passagers et équipage sont accueillis par l’armée et le FBI.

La raison ? Le même vol, avec les mêmes 243 voyageurs, sortant d’une zone de turbulences identique, s’est posé sur le même tarmac trois mois plus tôt.

Scientifiques et services secrets se perdent en conjectures. Comment expliquer l’inexplicable ? S’agit-il d’une illusion d’optique ? D’un phénomène de simulation ? D’extra-terrestres ? Mais surtout : que faire de toutes ces personnes dupliquées, qui devront désormais vivre avec leur double ? Parmi elles : une avocate américaine, un chanteur nigérian, un architecte parisien, une mère de famille monoparentale, un tueur à gages, un écrivain confidentiel…

L’anomalie, d’Hervé Le Tellier, suscite un buzz considérable depuis sa sortie. Le roman est en nomination pour les prix Goncourt, Renaudot et Médicis. Les médias s’emballent. Il y aurait même des discussions avec les États-Unis pour une éventuelle adaptation en série télé…

L’enthousiasme s’explique. L’anomalie est ce qu’on appelle, en bon français, un « page turner ». Hervé Le Tellier, qui publie régulièrement depuis 1992, déroule son récit avec efficacité. Sa mécanique littéraire est bien huilée, d’une précision mathématique. Le rythme est rapide. Les questions s’entrechoquent. Le lecteur, interloqué, avance avec plaisir dans cette comédie dramatique, aussi ludique qu’existentielle, où la science côtoie l’irrationnel. En digne membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle – groupe littéraire fondé par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau), l’auteur semble lui-même s’amuser de cette histoire tordue, dont il cherche l’issue après en avoir posé les contours.

Plus on avance, et plus on s’enfonce dans l’impossible, et plus on se dit que finalement cette adaptation télé ferait un carton.

On pense d’abord à Lost, série fantastique sur les survivants d’un inexplicable écrasement d’avion, diffusée au milieu des années 2000.

Puis on délire sur le casting potentiel de cette Anomalie, qu’on imagine assez bien sur Netflix. Voyons voir… Johnny Depp cherche du boulot… pourrait-il jouer le rôle du pilote ? Et qui pour incarner cet écrivain français ? Romain Duris ? Trop mignon. Le tueur à gages ? Ah non, foutez-nous la paix avec Daniel Craig ! Le chanteur d’afrobeat ? Une vedette de Nollywood, forcément. Et cette mère chef de famille monoparentale vivant à Paris ? Soyons généreux : on prend Suzanne Clément, elle l’a bien mérité.

On jase là. Peut-être même que l’on s’égare. L’anomalie est un livre divertissant, intelligent. Clair dans sa complexité. Parfois drôle. On aurait pu lui souhaiter plus de profondeur. L’exercice, bien que brillant, a les défauts de ses qualités. Les personnages, superficiels, ne sont que les instruments d’une pirouette littéraire, aussi séduisante soit-elle. On reste parfois sur sa faim. Certaines pistes (d’atterrissage) sont par ailleurs abandonnées en chemin, comme cet autre avion dupliqué, que la Chine cache au reste du monde. Plus de détails dans le tome 2 ?

M’enfin, ne boudons pas ce plaisir de lecture. Il ressort de ce roman quelques questions fondamentales, à commencer par celle-ci : que faire si je rencontre un autre moi ?

Chacun, ici, trouve sa propre réponse.

Rappelons que les prix Goncourt et Renaudot ont été reportés par solidarité pour les petits libraires, obligés de fermer boutique à cause du confinement. Tout indique qu’ils seront remis en décembre.

L’anomalie
Hervé Le Tellier
Gallimard
332 pages
★★★½