Le dernier roman de Deni Ellis Béchard, invité vendredi au Salon du livre de Montréal, se déploie sur plus d’un siècle et quatre continents. Derrière son titre inoffensif, Une chanson venue de loin renferme des récits de guerre et d’abandon écrits sur une période de 20 ans, qui rappellent que la réalité est une construction proche de la fiction.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Il n’est pas exceptionnel que Deni Ellis Béchard prenne du temps à boucler un livre. Remèdes pour la faim lui avait pris une bonne quinzaine d’années. Il se surpasse sur ce plan avec Une chanson venue de loin : c’est un récit qu’il a amorcé il y a deux décennies, qu’il a laissé reposer, y revenant sans cesse pour l’étoffer.

L’écrivain, journaliste et globe-trotter ne pensait pas venir à bout de son manuscrit — plus de 700 pages ! — jusqu’à ce qu’il réalise qu’il en faisait trop. Qu’il devait couper pour en retrouver l’essence, révéler au mieux la trame qu’il avait tissée dans sa tête au moment de se lancer dans cet ambitieux projet : raconter dans une structure morcelée l’histoire d’une famille plusieurs fois brisée sur plusieurs générations.

« Souvent, ce genre d’histoire est racontée de manière linéaire. Ce n’est pas comme ça qu’on vit notre histoire, remarque-t-il. On la reçoit en bribes, comme des fictions, à partir de ce que nos parents ou nos grands-parents racontent. Je voulais écrire un livre qui montre la difficulté de saisir l’histoire qui nous a créés. »

Recoller les morceaux de son histoire, c’est ce que cherche à faire Hugh, qui n’a pratiquement pas connu son père. Il tente d’en percer le mystère lorsque, à la mort de celui-ci, il reprend contact avec Andrew, son demi-frère. Le fils légitime. Ce segment, qui ouvre le roman, n’en est pas le cœur. Ce n’est que le point de départ d’une fresque généalogique et guerrière traversée par le fantôme d’un air irlandais joué au violon.

D’un chapitre à l’autre, Deni Ellis Béchard suit des personnages différents qui, on le découvrira au fil des pages, sont liés les uns aux autres de manière lointaine. En passant du Kurdistan après Saddam Hussein aux tranchées de la Première Guerre mondiale, de la guerre des Boers en Afrique du Sud à une guérilla au Mexique, le romancier raconte plus qu’une histoire familiale : il évoque aussi les mythes et tragédies sur lesquels se définissent les nations.

Éditer la vérité

« L’identité qu’on a au présent, c’est une fiction », juge l’écrivain, pour qui il ne fait aucun doute que les pays et les gens se construisent tous deux à partir de versions tronquées du passé. « Je voulais exposer ces fictions, montrer comment il est difficile de trouver la vérité dans toutes ces histoires. »

On aurait toutefois tort de résumer son roman comme une quête de la vérité. Il s’agit plutôt d’une œuvre qui reconnaît la force et l’importance de la fiction dans le cours de nos jours. Qu’une histoire de guerre ne pourrait jamais susciter l’adhésion sans être « éditée » un peu… Que pour fabriquer des héros ou un idéal national, on évite par exemple de raconter les massacres.

Il se dégage de ce roman l’idée que la réalité et la fiction se contaminent et, au fond, se valent. Pour le pire ou pour le meilleur. Ce n’est donc pas un hasard si Hugh croit trouver sa vérité dans un roman écrit par quelqu’un qui porte le même patronyme que son père. Ni que, des dizaines de pages plus tard, à une autre époque, l’auteur du livre en question précise à un lecteur aussi en quête de réponses : ce n’est qu’un roman.

Masculinité toxique

Au-delà des considérations de mémoire et de reconstruction de la réalité, Une chanson venue de loin est aussi un roman sur les hommes. Sur la transmission d’une masculinité guerrière et du refus, par certains, d’y adhérer. Le père d’Andrew et Hugh, par exemple, s’est réfugié au Canada pour ne pas faire la guerre du Viêtnam. Geste de rébellion par lequel il a néanmoins cherché à être perçu comme un héros, tout en étant un père absent.

Et c’est précisément ce qui intéresse et préoccupe Deni Ellis Béchard : une vision de l’homme qui ne sert personne.

Ça m’intéresse parce que le besoin de l’homme d’être célébré, reconnu individuellement comme plus fort et plus grand que les autres, nuit beaucoup à la société.

Deni Ellis Béchard

Toutefois, il se défend d’avoir écrit une œuvre « morale ». « C’est un livre qui cherche à comprendre », précise-t-il.

Ses réflexions au sujet de la masculinité lui viennent entre autres de son passé. Il a passé une partie de son enfance auprès d’un père violent, voleur de banques. « Enfant, j’entendais des histoires d’hommes qui se battaient. Des hommes qui se croyaient plus forts, plus malins, qui cherchaient à faire les plus grands coups », raconte-t-il. Adolescent, en Virginie, il a aussi été entouré de jeunes issus de familles militaires pour qui être un homme c’était aussi être fort et se battre.

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Une chanson venue de loin, de Deni Ellis Béchard, Quai N5/XYZ, 322 pages

Derrière tout ça, il a vu beaucoup de souffrance. « C’est ce qui arrive quand on devient prisonnier des mythologies », observe-t-il. Et s’il ne croit pas nécessairement que l’art révolutionne ou guérit, il croit que la fiction donne « un espace où on peut se déconstruire et se reconstruire ».

« Il est très important d’être conscient du pouvoir des fictions, parce que sinon, on peut être manipulé facilement par ceux qui en sont conscients, estime l’écrivain. C’est plus ça, la question du livre : si on ne construit pas nos propres fictions, on retombe dans celles des autres. » En cette ère de « faits alternatifs », ce n’est pas une question banale.

Deni Ellis Béchard participe ce vendredi à une discussion virtuelle intitulée Developing Dialogue, avec Waubgeshig Rice, écrivain issu des Premières Nations, et El Jones, poète et militante afro-canadienne, où il devrait notamment être question d’appropriation culturelle. La rencontre découle d’une collaboration entre Metropolis Bleu et le Salon du livre de Montréal.

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Une chanson venue de loin, Deni Ellis Béchard, Quai N5/XYZ, 322 pages.