La vie de Leonard Cohen a déjà été racontée dans plusieurs livres. Le journaliste Michael Posner tente d’y jeter un nouvel éclairage en juxtaposant les souvenirs et observations de centaines de personnes qui l’ont fréquenté. Il vient de publier Leonard Cohen, Untold Stories : The Early Years, premier volet d’une trilogie biographique dans lequel il s’attarde à son enfance jusqu’à ses débuts en musique. Il y donne une image complexe, parfois contradictoire, du plus célèbre poète anglo-montréalais. Rencontre.

Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Vous avez interviewé plusieurs centaines de personnes pour ces trois livres consacrés à Leonard Cohen. Pourquoi autant de gens ?

Souvent, quand on interviewe une personne [pour ce genre de projet], elle dit : vous devriez parler à untel ou untel. Comme journaliste, on ne sait jamais sur quel genre d’histoire on peut tomber… L’autre raison pour laquelle j’ai été, disons, agressif sur ce plan, c’est qu’il existe déjà quelques bonnes biographies de Cohen. […] J’ai cherché à donner une valeur ajoutée à ce livre en allant chercher de nouvelles personnes. Il a vécu une vie tellement riche qui embrasse la littérature, la musique, le bouddhisme zen, le judaïsme, sans compter ses explorations romantiques. J’ai présumé qu’il avait croisé pas mal de gens dont les histoires n’avaient pas encore été entendues.

PHOTO FOURNIE PAR MICHAEL POSNER

Michael Posner

Pourquoi avoir choisi la forme de l’« histoire orale » où vous orchestrez les paroles des autres sans trop intervenir ?

L’idée était de céder la parole à ceux qui l’ont connu, qui comptaient pour lui et qui, je l’espère, ont un point de vue éclairant à son sujet. […] Par ailleurs, je demandais à des gens de se rappeler des évènements qui se sont produits il y a 40, 50 ou même 60 ans. Et la mémoire n’est pas infaillible. Alors leurs souvenirs divergent et peut-être que c’est une façon plus honnête de refléter la complexité de la vie. Comme Leonard Cohen était complexe, c’est peut-être une bonne façon de montrer les différentes facettes de sa personnalité et de son caractère.

Vous vous attardez à son enfance et à son adolescence, durant lesquelles il a fréquenté des camps d’été ou y a été moniteur. En quoi est-ce important ?

Pouvez-vous nommer un autre artiste canadien ou d’ailleurs dans le monde qui a une fresque [à son effigie] sur neuf étages d’un bâtiment dans sa ville [natale] ? Je veux dire : c’est une figure culturelle majeure. Sa vie devient donc importante, et c’est une biographie, pas un recueil d’anecdotes. J’ai pensé qu’il était important de contextualiser ses origines. […] Il vient de cette famille éminente et prospère de Westmount. Je voulais le situer dans le milieu où il a grandi. Ses bonnes manières, sa façon délicate de traiter les gens, même de parfaits étrangers, vient de la façon dont il a été élevé, de la communauté qui l’a vu grandir.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Œuvre murale de Leonard Cohen, rue Crescent, au centre-ville de Montréal

On découvre aussi un milieu culturel, une vie littéraire des années 50 et 60, une société en évolution…

Les années 50 et 60 constituent une période d’effervescence et de changement, en particulier au Québec, avec la naissance du mouvement indépendantiste, la Révolution tranquille, la fin du gouvernement Lesage, le mouvement des automatistes. À cette époque, avant qu’un nationalisme plus résolu fasse une séparation entre les francophones et les anglophones, dans le milieu bohème que Leonard Cohen a connu au tournant de l’âge adulte, il y avait beaucoup d’interactions entre francos et anglos. Ils buvaient ensemble, débattaient ensemble. Ça a eu un impact sur lui.

Tôt dans sa vie, des gens disent qu’il est charismatique, humble. Plus on avance dans le livre, plus un scepticisme pointe, et on souligne qu’il était conscient de construire son propre mythe. Qu’en pensez-vous ?

Il était charmant, il était drôle, il était brillant et avait le sens de la formule, mais il y avait quelque chose d’égocentrique chez lui. Quelque chose de très étudié et, dès le départ, un grand souci de son image publique. Il y a même, dans des interviews qui datent du début des années 60, une arrogance qui disparaîtra plus tard dans sa vie. […] Il était tout ça. Je pense que l’une des erreurs qu’on fait à propos des gens, c’est qu’on essaie de les résumer à une chose. Il était charmant et brillant, humble… et parfois pas humble du tout.

Les personnes les plus sceptiques sont surtout des femmes. En particulier à partir des années 60. Y a-t-il un lien à faire avec les bouleversements sociaux ?

En plus des bouleversements politiques au Québec, c’est aussi la libération des femmes et la révolution sexuelle. […] Il y a des femmes qui ont été marquées et enchantées par lui et qui ne diraient jamais un mot contre lui, même si leur histoire avec lui s’est mal terminée. Il y en a aussi qui voyaient en ce séducteur en série une sorte de prédateur — un très charmant « prédateur », cela dit, qui n’aurait jamais forcé personne. […] Il y a notamment une femme qui a été choquée parce qu’il avait l’habitude de refiler ses conquêtes à ses amis lorsqu’il en avait fini avec elles. Certaines d’entre elles en ont été vexées, bien entendu. Encore une fois, on a différents points de vue, et ils sont tous valides.

Pourquoi avoir autant mis l’accent sur ses relations avec les femmes ?

La question que vous posez, c’est : qu’est-ce qui est le plus important ? Sa vie ou son œuvre ? On est tenté de conclure que ce qu’il cherchait, ce n’était pas une relation ou une vie familiale, mais de la matière pour écrire. […] La raison pour laquelle je mets l’accent sur ces relations, c’est qu’elles apparaissent de manière déguisée dans son œuvre.

La fin du livre raconte le début de sa carrière musicale. Croyez-vous qu’il voyait la chanson comme un art mineur ?

Je crois qu’il voyait la poésie comme un art noble, mais qu’il ne se voyait pas comme un grand poète comme Keats ou John Donne. […] L’autre élément important de l’équation, c’est l’arrivée de Bob Dylan. Il s’est dit que c’était un vrai poète. Que c’était de la poésie de la rue, mais de la poésie quand même. Il se disait : il n’a pas une belle voix et la mienne n’est pas terrible non plus. […] Il a vu que ce qui, pour lui, était un passe-temps jusque-là, puisqu’il jouait déjà devant de petits groupes de gens et leur lisait sa poésie, pouvait soudainement être une voie sur le plan professionnel.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Leonard Cohen, Untold Stories : The Early Years, de Michael Posner

Les deux autres tomes sont-ils terminés ? Entendra-t-on ses enfants, Adam et Lorca ?

Ils ne sont pas tout à fait terminés. Il y a des gens qui, jusqu’ici, n’ont pas voulu me parler pour différentes raisons, et ce livre-là les fera peut-être changer d’idée. […] Je ne sais pas [si Adam et Lorca] seront dans les prochains livres. Sa succession et ses enfants m’ont dit ne pas vouloir y participer. Ça pourrait changer. Ou pas. Le prochain livre s’attarde aux années 1971 à 1989.

Leonard Cohen, Untold Stories : The Early Years. Michael Posner. Simon & Schuster. 496 pages.