Avec son nouveau roman Victoire !, Michel Tremblay remonte à la genèse de ses personnages en racontant un amour interdit, mais plus fort que tout. Nous avons rencontré l’auteur de 78 ans, qui a vu quelques-unes de ses habitudes bousculées cette année.

Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse

C’est un classique : chaque automne nous apporte un nouveau livre de Michel Tremblay. La grande différence en 2020 : il ne pourra pas aller à la rencontre de ses lecteurs au Salon du livre de Montréal comme il le fait depuis des décennies.

« Je les ai tous faits, les 42. Ça aurait été le 43e. » En fait, cette année, l’évènement n’est pas annulé, mais il se déroulera en majeure partie de façon virtuelle. Michel Tremblay a donc préenregistré une entrevue qui sera webdiffusée pendant le Salon, qui lui a aussi organisé une séance de signatures à la librairie Paulines. « Avec plexiglas et tout. Ce sera une expérience… si les gens viennent et s’ils n’ont pas peur ! »

C’est certainement mieux que rien, mais lorsqu’il repartira pour Key West dans trois semaines, il aura quand même l’impression d’un rendez-vous manqué. C’est que l’auteur de La grosse femme d’à côté est enceinte a l’habitude des longues et intensives journées passées au Salon, pendant lesquelles il voit défiler des centaines de lecteurs.

C’est la première fois que je ne repartirai pas avec tous ces témoignages. Te faire dire que tu es beau, fin, que tu écris bien, que tu as changé leur vie, que c’est à cause de toi qu’ils sont venus à la lecture, ça booste avant de retourner écrire.

Michel Tremblay

Partir

Une chose ne changera pas cependant dans les habitudes de Michel Tremblay : pas question de passer l’hiver à Montréal, pour lui qui depuis 30 ans maintenant quitte la ville pendant la saison froide. Rien n’aurait pu l’empêcher de partir : ni le risque d’une victoire de Donald Trump – nous nous sommes rencontrés le jour de la présidentielle américaine – ni la pandémie.

Les quatre années du règne de Trump, nous explique-t-il, n’ont pas vraiment eu d’impact sur Key West et sa région, très progressiste, dans le sud de la Floride. Ce qui ne l’a pas empêché de voir le déclin des États-Unis depuis 30 ans, ce qu’il appelle leur « quétainisation ».

« Les Américains sont tombés dans une espèce d’autosatisfaction, tout en étant en même temps très inquiets. À mesure qu’ils sombrent, c’est comme s’ils avaient de plus en plus besoin de héros, pour se faire croire qu’ils sont encore le pays le plus fort, le plus riche, le plus énergique. Ils savent que c’est faux, mais se réfugient par exemple derrière les Marvel, qui au cinéma ont tout envahi. »

Et Donald Trump, sorte de superhéros en chef pour ses supporteurs, « qui ment et qui triche », leur dit « exactement ce qu’ils veulent entendre ».

En ce qui concerne la COVID-19, Key West a été grandement épargné et Michel Tremblay s’y sent en sécurité. « J’ai une maison là-bas, alors je peux rester chez moi la plupart du temps. »

Vieillir

Michel Tremblay venait juste de mettre un point final au premier jet de Victoire ! lorsqu’il a dû rentrer au Québec à la mi-mars. Et c’est après ses deux semaines d’isolement qu’il s’est rendu compte pour la première fois qu’il était devenu une « personne âgée ».

Aîné, sage – « Ben voyons, c’est pas parce que tu es vieux que tu es sage, y a des épais vieux ! De toute façon, je ne veux pas être sage » –, le vocabulaire pour décrire le « groupe à risque » dont il faisait partie l’a dérangé.

J’étais très conscient de mon âge, mais je ne m’étais jamais considéré comme faisant partie des personnes âgées. Vieillir, c’est ton corps qui t’abandonne morceau par morceau, j’ai été assez malade pour le savoir. Mais quand l’esprit est là, tu ne te sens pas dans une catégorie différente. C’est difficile à accepter.

Michel Tremblay

Sinon, le confinement n’a pas été souffrant pour lui, confiné volontaire depuis 50 ans. « La journée de la marmotte, je connais ça. C’est une journée parfaite que je me suis inventée, elle peut être la même à Key West et à Montréal. Mais c’est un choix très personnel, et que ce soit imposé à tout le monde, c’est ça qui est terrible. »

Creuser

Victoire ! se déroule en 1898 et c’est la première fois que Michel Tremblay retourne aussi loin dans le temps dans une de ses œuvres – La traversée de la ville, qui fait partie de la saga La diaspora des Desrosiers, se passait en 1901. Quel plaisir procure ce genre d’exercice ?

« Celui de comprendre mes personnages. Ça fait plus de 40 ans que je creuse. Je les ai d’abord décrits vieux dans mon théâtre. Ensuite, j’ai écrit les Chroniques du Plateau-Mont-Royal en me demandant ce qui était arrivé pour que des jeunes enfants ou adultes en soient arrivés à devenir des monstres. Ensuite, je suis allé plus loin, pour analyser la vraie genèse de ce que je pensais être la jeunesse à l’époque. »

Pour lui, ce nouveau roman est comme l’« étoile en haut de l’arbre de Noël », le « petit livre qui est à la source de tout », mais qu’on devrait lire à la fin. « Si on lisait tous mes livres en ordre chronologique, je voudrais qu’on finisse par la genèse. »

Victoire, c’est la mère d’Albertine et de Gabriel, le mari de Nana. Si elle traverse assez discrètement les romans et les pièces de Tremblay, elle porte un secret qui a souvent été évoqué : Gabriel serait le fruit d’une union incestueuse entre Victoire et son frère Josaphat, le grand amour de sa vie.

Ce roman qui lui est consacré raconte donc la naissance de cet amour, alors que la jeune Victoire est de retour du couvent après sept ans. Ses parents sont morts l’année précédente dans un terrible incendie et son frère aîné l’attend impatiemment, prêt à lui déclarer ses sentiments, alors que ceux de sa sœur se développent doucement.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Michel Tremblay

Je voulais qu’on aille à la source du vrai amour. Ce quelque chose qui est plus fort que les partenaires, à tel point qu’ils ne pensent pas au péché, à l’anormalité, parce que c’est trop fort.

Michel Tremblay

Le sujet est quand même délicat, et il peut choquer. « Mais la littérature, c’est fait pour choquer et pour faire réfléchir, pour donner un sens à quelque chose qui n’en a pas et qui s’appelle la vie », dit Michel Tremblay, qui s’inspire des grandes tragédies grecques et qui n’a aucune hésitation à l’aborder de front.

« Je ne me suis jamais posé de question morale. Dans Bonjour, là, bonjour, qui est l’histoire d’un frère et d’une sœur, je me suis arrangé pour qu’on le comprenne juste au milieu de la pièce. Rendu là, il est trop tard pour qu’on les haïsse ou qu’on les condamne, parce qu’on avait vu l’amour avant. »

Pour lui, ce roman est donc celui d’un amour beau – « un amour irrésistible, ça ne peut pas être laid » –, porté par la voix « exaltée » de Victoire qui retrouve la magnificence de la nature après en avoir été éloignée.

Continuer

Michel Tremblay a dédié son roman à l’éditrice de Leméac Lise Bergevin, qui lui avait dit peu avant sa mort, en juillet 2019, qu’elle aimerait lire un livre sur la jeunesse de Victoire. « Elle a semé la graine, je ne sais pas si j’y aurais pensé moi-même. C’est aussi elle qui m’avait dit qu’elle aimerait lire sur l’enfance de Nana en Saskatchewan… J’en ai écrit neuf ! »

Du Marcel vieillissant qu’il dépeignait il y a trois ans dans Le peintre d’aquarelle à la toute jeune Victoire cette année, Michel Tremblay a en tout cas l’embarras du choix des personnages.

C’est infini. Je pourrais faire des prequels, des spin-off… Je peux faire un million de spin-off si je veux, et ça fait ma joie juste d’y penser. À moins qu’à un moment donné j’aie l’impression d’avoir tout dit.

Michel Tremblay

Ce qui ne serait pas grave – « Même dans ma période de panne sèche, ça ne me dérangeait pas, c’est une grande qualité que j’ai » –, mais en ce moment, l’idée de s’arrêter ne l’effleure même pas. Et il n’est pas peu fier d’avoir atteint le plateau qu’il visait depuis longtemps.

« Toute ma vie, mon héros a été Verdi, qui a écrit ses deux plus grands chefs-d’œuvre à 78 et 80 ans. Je me suis toujours dit : “Si je me rends jusque-là, j’aimerais écrire encore.” Et là, je suis rendu, Victoire ! sort, et j’ai une pièce qui est prête pour mes 80. Je suis couvert ! »

Prochain objectif : Julien Green, qui a publié sa dernière trilogie, Les étoiles du sud, de 90 à 92 ans… « J’ai un step de 10 ans ! Si je vis jusqu’à 90 ans, j’espère que je serai encore en train d’écrire. »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Victoire !, de Michel Tremblay

Victoire !
Michel Tremblay
Leméac
136 pages
En librairie le 11 novembre.

L’entrevue de Michel Tremblay avec Danielle Laurin sera présentée le 15 novembre à 18 h sur le site du Salon du livre de Montréal.

La séance de signatures à la librairie Paulines aura lieu le 14 novembre à 14 h.

> Consultez la page du Salon du livre consacrée à Michel Tremblay