Un nouveau roman de Simone de Beauvoir en 2020 ? C’était assez inespéré. Les inséparables, roman qui raconte l’amitié entre deux jeunes filles, a été écrit en 1954, rangé dans un tiroir, puis classé dans les archives de la célèbre féministe française. Sa fille adoptive, Sylvie Le Bon de Beauvoir, a décidé de le publier. Une bonne idée ?

Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

Si l’univers de Simone de Beauvoir vous est familiers, vous connaissez Élisabeth Lacoin, alias Zaza, qu’on pourrait qualifier de grand amour de jeunesse de Simone. Elle en a entre autres parlé dans Mémoire d’une jeune fille rangée.

Les deux fillettes se lient d’amitié à l’école primaire et ne se laisseront plus jamais. Toutes deux vives et brillantes, elles se défient l’une l’autre à l’école, une émulation qui rappelle L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante. On ne saura malheureusement jamais ce que serait devenue cette relation puisque Zaza est morte prématurément en 1929, à l’âge de 22 ans, des suites d’une encéphalite virale.

Une amitié précieuse

En 1954, soit 25 ans après la mort de Zaza, et 4 ans avant la publication du premier tome de ses mémoires, Simone de Beauvoir écrit Les inséparables, dans lequel elle raconte cette amitié qui l’a marquée au fer rouge.

Aux yeux de la narratrice, Zaza (Andrée dans le roman) incarne l’image même d’une jeune fille éprise de liberté. Elle aime tout de son amie : son allure, son rire, ses tenues, sa passion pour la musique, sa fragilité, son intensité… Ce qu’elle aime moins : l’emprise qu’exerce la mère d’Andrée sur sa fille, à qui elle impose une éducation rigide et sans compromis.

Il faut dire que la jeune Andrée grandit au sein d’une famille catholique pratiquante. Entre la messe, la confesse et son immense désir de plaire à sa mère, la jeune femme étouffe. C’est à peine si elle trouve du temps pour échanger avec son amie. Sa mère, toujours aux aguets, ouvre même son courrier.

À certains moments, on se croirait chez la Comtesse de Ségur tellement l’éducation imposée aux jeunes filles est rigide. C’est aussi une époque, bien révolue, où les jeunes passent beaucoup de temps à se questionner sur leur foi. Croire ou ne pas croire ? La narratrice réglera cette question assez tôt : elle ne croit pas. Mais pour Andrée, c’est plus compliqué.

Quelques années avant sa mort, Andrée tombe follement amoureuse de Pascal, lui-même très croyant. Il s’agit en fait du nom qu’a donné Simone de Beauvoir à Maurice Merleau-Ponty, qui deviendra un célèbre philosophe reconnu internationalement. Mais cette relation sera étouffée elle aussi par la mère d’Andrée qui imposera des conditions impossibles aux deux amoureux.

Ce contrôle constant n’échappe pas à la féministe en devenir qu’est Simone de Beauvoir. Sa narratrice trépigne de voir son amie se plier aux conventions et obéir aveuglément à cette mère si exigeante qui ne pense qu’à une chose : marier sa fille à un bon parti.

Un livre qui vaut le détour

Pourquoi Simone de Beauvoir avait-elle caché ce roman dans un tiroir ?

« … cette ultime transcription fictive la laisse insatisfaite », souligne Sylvie le Bon de Beauvoir en introduction du livre. On dit aussi que Jean-Paul Sartre l’avait lu et qu’il ne l’avait pas trouvé très intéressant.

On est d’accord avec ce cher Jean-Paul sur un point, Les inséparables n’est pas un roman très palpitant. Il ne se passe pas grand-chose, c’est plutôt le tableau d’un milieu et d’une époque. Quant au style de Beauvoir, il est très classique, presque précieux. Cela dit, ce roman n’est pas ennuyant pour autant. Il permet d’apprécier le chemin parcouru. Pour sa valeur historique, et parce qu’on voit déjà poindre les réflexions d’une féministe qui va bouleverser la pensée occidentale, il fallait absolument le publier. Et si on s’intéresse le moindrement aux écrits de la grande Simone, eh bien, il faut le lire.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DE L’HERNE

Les inséparables, de Simone de Beauvoir

Les inséparables
Simone de Beauvoir
Éditions de l’Herne
174 pages