En abordant pour la première fois de front le sujet de la guerre du Viêtnam, Kim Thúy a voulu raconter les histoires qui se cachent derrière les chiffres. Et livre un quatrième roman grave dans lequel elle rend hommage à l’héroïsme du quotidien.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Elle est arrivée au rendez-vous vêtue d’un chemisier rose emprunté à sa mère, « pour mettre un peu de couleur ». Mais Kim Thúy, qu’on a rencontrée à bonne distance dans un grand bureau vide, préfère rester sérieuse pour les photos. « Mon livre ne me ressemble pas », admet la rieuse écrivaine. On ne l’a d’ailleurs jamais vue ainsi en entrevue, toujours aussi bavarde et généreuse en anecdotes de tous genres, mais plus posée, et plus indignée aussi.

C’est qu’écrire Em a signifié pour elle la fin de l’innocence.

« Parce que quand tu commences à lire, à écouter, à entendre, tu ne peux pas retourner en arrière. Tu perds la naïveté que tu avais. Une fois que tu vois, tu ne peux pas t’empêcher de voir. »

Ce quatrième roman qui arrivera en librairie mercredi est ainsi, et de loin, son livre le plus dur. « Ce n’était pas mon but. Au début, je voulais juste écrire une histoire d’amour ! Mais le problème, quand une guerre a duré 20 ans, il y a combien de drames dedans ? Il y a le nombre de morts, mais chaque mort, c’était quoi ses rêves ? Et ça touche combien de personnes ? C’est à l’infini, les répercussions. »

Après les films, les livres, les reportages, les documentaires — dont celui de 2017 de Ken Burns qui dure 20 heures ! —, Kim Thúy avait donc l’impression qu’elle avait des choses à ajouter sur le sujet. Sa méthode : mettre une loupe sur quelques histoires, question de les « illustrer en profondeur » et d’« humaniser les évènements », du côté américain, mais surtout du côté vietnamien.

Ce faisant, elle montre la folie de la guerre, mais aussi les gestes héroïques dont elle est ponctuée — pas les grands, mais tous ces petits gestes qui révèlent la bonté humaine.

« On naît bons et j’y crois. On a tous le pouvoir d’être des héros ordinaires du quotidien. Ce que je veux, c’est stripper, effeuiller, enlever tout le contexte qui nous emmène vers des gestes atroces, pour retrouver qui on est réellement, sans les manipulations extérieures politiques et économiques. »

Colère

Il y a des scènes douloureuses dans Em, particulièrement les passages sur le massacre dans le village de My Lai. « Je ne savais pas comment passer à côté », dit l’écrivaine, qui dit y être allée « le plus doucement » qu’elle a pu.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

« Je suis fâchée d’avoir été innocente de même », avoue Kim Thúy au sujet de la présence des Américains au Viêtnam.

Je pense que j’avais besoin d’exprimer ma perte d’innocence à travers ce personnage, qui va se coucher avec ses tresses de petite fille, et qui, le lendemain, se réveille entourée de crânes scalpés. J’ai l’impression d’avoir vécu ça personnellement. Ce n’est pas gentil, j’ai transféré ça aux lecteurs ! À vous de le vivre maintenant.

Kim Thúy

C’est qu’il y a une part de colère chez Kim Thúy, qui a compris en lisant des documents rendus publics récemment que l’objectif des Américains au Viêtnam n’était pas tant d’aider la démocratie que de ne pas perdre la face. Et elle n’en revient pas encore.

« La vérité, on ne la saura jamais », dit celle qui a fui son pays avec d’autres réfugiés de la mer (boat people) et qui est arrivée à l’âge de 10 ans au Québec avec sa famille, en 1978. Découvrir ce mensonge originel l’a profondément choquée, surtout que le résultat est une guerre fratricide dont les Vietnamiens ne se sont toujours pas remis.

« On nous a vendu que c’était une guerre contre le communisme. On l’a mangé, digéré, intégré. Tout le monde, mais surtout nous les Vietnamiens du Sud… alors que le but pour les Américains, c’était à 80 % d’éviter l’humiliation ! Oui je suis fâchée, c’est sûr. C’est comme se faire mentir en pleine face, and you drank the Kool-Aid. J’y ai cru, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Ça fait mal. » Elle avoue même, un peu énervée, qu’elle le prend « personnel ».

« Je suis fâchée d’avoir été innocente de même. »

Cercle

Kim Thúy a beaucoup raconté que le point de départ de son livre avait été une photo de deux orphelins vietnamiens sur laquelle on voit un petit garçon de 7 ou 8 ans tenant la main d’un bébé fille couché dans une boîte de carton. Mais chaque histoire, chaque anecdote qu’elle relate dans son livre est vraie, précise-t-elle.

Je n’ai pas assez d’imagination pour inventer tout ça ! Je ne suis pas une vraie auteure… Je veux dire, j’ai déjà de la misère à absorber la réalité juste telle qu’elle est. Ce qu’il y a dans le livre, ça ne s’imagine pas.

Kim Thúy

Qui aurait pu, par exemple, imaginer que le fondateur de Playboy, Hugh Hefner, contribuerait à l’opération Babylift, qui a ramené aux États-Unis des centaines de bébés ?

« Je ne pouvais pas ne pas partager ça avec vous ! Mais des situations extrêmes entraînent d’autres situations extrêmes. Par exemple, ce pilote américain, s’il n’y a pas de massacre, il ne fait pas l’acte héroïque de sauver une petite fille. »

Em mijote depuis longtemps dans sa tête, même s’il a été terminé pendant la pandémie. « C’est là que j’ai relié les points, que le cercle s’est refermé. » C’est de toute façon sa manière d’écrire, en suivant un fil en apparence aléatoire, et en racontant par petites touches ces récits de vie et de mort, de survivance et d’exil, de guerre et de paix.

Elle mêle aussi habilement la grande histoire aux détails du quotidien. Ainsi l’évacuation de Saigon côtoie les mille et une recettes de phô, la naissance d’un empire de la manucure, les déversements d’agent orange sur les forêts vietnamiennes et un aperçu de la vie dans les plantations de caoutchouc au temps de la colonie française.

« Parce que tout est dans tout ! », s’exclame Kim Thúy. La force de la romancière est de savoir le raconter en peu de mots, à sa manière à la fois poétique et concentrée. « Pour y arriver, il faut faire, pas le choix, un 360 degrés autour de l’histoire. L’agent orange n’est jamais que l’agent orange, il faut savoir d’où ça vient, pourquoi c’est là. Ensuite, on enlève toutes les couches pour arriver à l’essence même. »

Aimer

Kim Thúy aime les hasards qui font que des parcours se croisent et se recroisent, les destins détournés, les rencontres improbables. Et son livre en regorge. « Parce que ça se peut ! La théorie des six degrés de séparation ? C’est vrai. Tout est relié. C’est pour ça qu’un petit geste peut tout changer. Si tout le monde fait attention, pense à l’autre avant, ça se peut que l’effet papillon fonctionne. Le geste d’aimer, c’est la seule résistance. »

D’où son titre aussi tendre — Em veut dire en vietnamien petit frère ou petite sœur, et l’écrivaine apprécie qu’il soit un homonyme du mot français « aime ». « Oui, mais à l’impératif, j’insiste ! Ça a l’air tendre comme demande, mais je l’exige… C’est facile d’aimer quand ça va bien. C’est quand ça va mal que c’est difficile, et pourtant, c’est là qu’il faut le faire. »

Comme nous avons tous nos parts d’ombre, il vaut mieux cultiver ses bons côtés pendant qu’il en est encore temps, croit-elle.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

« Je suis fâchée d’avoir été innocente de même », avoue Kim Thúy au sujet de la présence des Américains au Viêtnam.

Moi, je m’entraîne déjà à vieillir pour devenir une madame pas trop chiante. Pour que les gestes deviennent des réflexes quand ma tête n’aura plus le contrôle. Tu sais, on s’entraîne pour être forts. Pourquoi pas pour être bons ?

Kim Thúy

Kim Thúy sait que ce roman sera plus dur à recevoir pour ses lecteurs que ses précédents, surtout dans le contexte de la pandémie. « Peut-être qu’on n’a pas besoin de ça en ce moment. Mais je crois en notre pouvoir de faire du beau dans chaque petit geste, et j’espère que c’est ce que les gens retiendront du livre : notre pouvoir d’être beaux et bons. »

Et elle a bien l’intention de continuer à utiliser sa voix pour parler d’humanité et de bienveillance, ici comme dans les autres pays où ses livres sont publiés — et ils sont nombreux. Une responsabilité pour elle ?

« Quand on a une tribune, c’est sûr que c’est une responsabilité ! Tu passes deux heures avec moi, je n’ai pas le droit de les gaspiller. Il faut accoter ce temps-là sinon, c’est quoi le sens de cette reconnaissance ? C’est du vide ! Je suis photographiée pourquoi, pour montrer mon visage et mes cheveux gris ? Ce serait de la vanité, et je n’ai pas cette ambition d’être sur le cover. Mais si on m’y met, je vais l’utiliser comme véhicule pour avancer des idées, faire connaître des artistes émergents, donner de la lumière aux autres. »

Kim Thúy n’espère donc rien de moins que « la venue d’un nouvel ordre mondial » dans lequel chaque personne tirera l’humanité vers le haut. Et si, à 52 ans, elle estime être maintenant entrée dans l’âge adulte, ce qui lui a permis d’écrire ce livre — « Avant je n’avais pas la maturité » — elle croit avoir conservé la fougue et l’amour jusqu’au-boutiste de son ado intérieure.

PHOTO FOURNIE PAR LIBRE EXPRESSION

Em

« J’aime le merveilleux encore. Je veux insister sur le merveilleux. Je veux qu’on offre le ravissement, qu’on se donne droit au ravissement tout le temps. Sinon on meurt, ce n’est pas possible. »

Em. Kim Thúy. Libre Expression. 152 pages. En librairie le 4 novembre.