Ce serait bien mal la connaître. Malgré son âge vénérable, Janette Bertrand en a encore long à dire. Elle a même une urgence de se faire entendre. La revoilà donc qui persiste et signe un énième livre sur l’un des sujets les plus actuels de l’heure : le consentement. Et pas n’importe comment, mais avec un roman.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Intéressante idée, que ce Viol ordinaire, publié le 21 octobre chez Libre Expression, dans lequel la journaliste, dramaturge et autrice prolifique infuse ici son « petit grain de sable », comme elle dit, dans ce vaste enjeu qui a secoué le Québec entier ces dernières années, avec les vagues de dénonciations, d’agressions jamais dénoncées, et autres #moiaussi qui n’en finissent plus de faire l’actualité.

Et elle n’y passe pas par quatre chemins, mettant en scène, dès les toutes premières lignes, un certain Laurent, accusé d’agression sexuelle sur sa copine. De sodomie non consentie, bref, de viol, carrément, si vous voulez tout savoir du fond de l’histoire. C’est ce qu’on appelle entrer dans le vif du sujet.

Il fallait s’y attendre : les relations entre hommes et femmes, après tout, ont été au cœur de ses préoccupations toute sa vie. « C’est la lutte de ma vie, les injustices entre les hommes et les femmes », confirme Janette Bertrand d’une voix toujours aussi allumée, dynamique, vivante au bout du fil, en ce reconfinement automnal.

J’achève ma vie, on ne peut pas se le cacher, j’ai 95 ans, je vais peut-être me rendre à 100. Et je sens comme un besoin de dire ce que j’ai à dire avant de partir.

Janette Bertrand

« Je vous prépare, enchaîne-t-elle d’un ton enjoué, malgré le sérieux du propos, vous ne pourrez pas dire que vous ne le saviez pas, mais quand on a 95 ans, on pense beaucoup à la mort, c’est très présent. […] Alors il faut se dépêcher de faire ce qu’on a à faire. » Et elle en a visiblement lourd sur la planche.

Tenez-vous bien, les aventures de Laurent, donc, auront une suite, Janette Bertrand y travaille même déjà !

Des thèmes qui lui tiennent à cœur

Parce que vous vous en doutez, l’histoire va bien au-delà de son geste ci-mentionné. À travers ses 176 pages, l’autrice aborde une foule de sujets connexes, tout aussi fondamentaux. Pensez patriarcat, culture du viol, et bien sûr féminisme, ce qui donne un ton par moments (volontairement ?) didactique au récit.

D’ailleurs, la mère du fameux Laurent se questionne d’entrée de jeu : « Comment toi, le meilleur, le plus doux, le plus tendre, le plus respectueux des hommes, as-tu pu agresser ta blonde ? […] Comment un homme qui a été élevé par une mère féministe peut commettre un viol, surtout après le mouvement #metoo ? »

Est-ce sa faute à elle, la mère trop présente, qui a couvé son fils à coups de « sois un homme », « ne pleure pas », « t’es fort » ? Est-elle par le fait même complice, coupable par association de ce système inégalitaire et patriarcal ? s’interroge-t-elle, dans un dialogue de sourds par correspondance avec son mari.

Parlant de patriarcat (un système dans lequel les hommes sont « imbriqués », qui « fait leur affaire » et, surtout, qui « dure depuis des millénaires »), Janette Bertrand sait de quoi elle parle.

Moi, j’ai souffert d’injustice : je valais moins que mes frères. Ça a été un moteur dans mon cas, mais ça a détruit bien d’autres femmes !

Janette Bertrand

Elle enfonce d’ailleurs le clou, armée d’une foule de répliques certes archi-clichés, encore et toujours répétées pour justifier les gestes de l’un ici, ou minimiser ceux de l’autre là. Ces « un homme, c’est un homme » et autres « une femme, c’est une femme », en passant par « le gars est pris avec ses hormones », l’autrice les mets ici dans la bouche du père dudit Laurent, le mâle brut au cœur tendre et (heureusement) finalement malléable.

Combat pour l’égalité

« Je l’ai tellement entendu, déplore Janette Bertrand, et je l’entends encore ! » Il est surtout grand temps d’en finir, ajoute-t-elle, en apportant ici sa contribution avec ce roman. « J’ai commencé à parler d’égalité il y a 50 ans pour mes filles. Aujourd’hui, j’ai six arrières-petites-filles. Et je ne veux pas qu’elles aient peur des hommes ! »

Un cri du cœur qui vient de loin. Janette Bertrand, on le sait, a été agressée dans sa jeunesse. « Mais quelle femme n’a pas été agressée, ce n’est pas des farces !, dit-elle, statistiques à l’appui. Je ne veux pas que [mes petites-filles] vivent avec cette peur constante. »

Alors, qu’est-ce que ça prend ? Tout simple : « Que les hommes soient au courant de nos peurs ! », répond-elle sur le ton de l’évidence. Comme son Laurent, qui fait une solide (et un brin rapide) introspection assez transformatrice, merci, elle espère que les hommes en général, et ses lecteurs en particulier, prendront ici conscience que ça ne va pas. Que ça ne va plus. Que ça n’a jamais été, en fait. « Mais j’ai bon espoir, dit-elle, avec son entrain légendaire. Les hommes ont découvert les bienfaits de la paternité, ils ne veulent plus que ce soit autrement. J’aimerais que ce soit pareil pour l’égalité. » Et elle tient ici un argument de poids : « Si la femme a le pouvoir de dire non, imaginez quand elle va dire oui ! Ça va être le fun ! » Bien dit. Entendu ?

IMAGE FOURNIE PAR LIBRE EXPRESSION

Un viol ordinaire, de Janette Bertrand

Un viol ordinaire. Janette Bertrand. Libre expression. 176 pages. En librairie le 21 octobre.