À 62 ans, René Richard Cyr a eu envie de s’arrêter avec le journaliste André Ducharme pour réfléchir à sa vie et revenir sur sa carrière. En 40 ans, le metteur en scène a dirigé une centaine de productions, sans parler de son travail comme acteur et animateur. Cela donne un livre d’entretiens fascinant. Avec des propos qui nous éclairent davantage sur l’avenir qu’ils ne s’attardent sur le passé. Entrevue avec un éternel amoureux des arts.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

La Presse : En 40 ans, qu’est-ce qui a le plus changé dans la pratique de votre métier au Québec ?

René Richard Cyr : Il y a mille choses qui ont changé. D’abord, la fréquentation des salles. À mes débuts comme comédien, je me souviens avoir joué au Quat’Sous devant quatre personnes, dont deux qui sont parties à l’entracte ! Je me rappelle aussi avoir vu des productions au TNM, à l’époque de Jean-Louis Roux, où il n’y avait pas plus de 100 spectateurs dans la salle de 850 places. Aujourd’hui, le public est plus nombreux, averti et ouvert aux nouvelles voix et propositions théâtrales. Une autre chose qui a changé, c’est l’abondance de l’offre culturelle. Il existe plus de compagnies, de créateurs, de tribunes, de plateformes et de créations québécoises… Une réelle effervescence est apparue depuis 40 ans. Finalement, le théâtre reflète plus la parole citoyenne ; d’où le succès du théâtre documentaire, la popularité des œuvres d’autofiction. Les artistes sont submergés par l’état permanent de crise : sociale, politique, sexuelle. Inévitablement, l’actualité occupe plus de place sur la scène.

Vous consacrez un chapitre à la question du legs, de la transmission au théâtre. Comment fait-on pour passer le flambeau, la passion des arts vivants à l’ère de Facebook et des réseaux sociaux ?

Le besoin d’un humain de monter sur une scène et s’exprimer devant des gens – indépendamment du numérique, ou de Facebook et Netflix – est encore très présent dans la Cité. Le flambeau qu’il faut passer aux jeunes, c’est celui de la curiosité, de l’appétit de savoir. Le philosophe Michel Serres a déjà dit : « Je ne peux plus transmettre le savoir aux étudiants, car le savoir est partout sur la toile, au bout de leur téléphone. Par contre, je peux leur enseigner l’interprétation de mon savoir. »

En entrevue avec Richard Martineau aux Francs-tireurs, Yves Desgagnés a déploré que, malgré cet accès immédiat à l’information sur le web, les jeunes n’aient pas de culture générale. L’homme de théâtre enseigne au Conservatoire. Lorsqu’il parle à ses étudiants de Michel Tremblay, Monique Mercure ou Michelle Rossignol… personne ne sait qui ils sont.

J’enseigne aussi à l’École nationale de théâtre. Je donne un cours sur Jean Genet ; mes étudiants ne le connaissent pas. Et tant mieux ! Je leur dis : « Si vous ne le connaissez pas, vous êtes chanceux, car vous allez pouvoir le découvrir ! » On peut bien accuser les jeunes de manquer de curiosité, d’intérêt pour le passé. Or, c’est à nous, les plus vieux, de leur donner le désir d’apprendre, l’appétit de savoir et de connaissance. Genet disait : « Je ne suis pas là pour vous enseigner, mais pour vous enflammer ! » Mon livre, c’est aussi une manière de montrer à la nouvelle génération comment j’ai percé dans ce métier. Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont obligés prendre le même chemin que moi pour réussir.

Justement. Vous êtes très ouvert au changement de « paradigme » dans le monde culturel. À vos yeux, c’est important que le milieu artistique s’ouvre à la diversité, à la parité, aux multiples identités sexuelles, entre autres ?

Si le théâtre a la prétention d’être le miroir (même un miroir déformant) de la société, c’est la moindre des choses qu’il représente bien la société dans laquelle il évolue. Je suis heureux de voir les jeunes d’aujourd’hui forcer la porte des théâtres et l’ouvrir toute grande ! À 16 ans, lorsque j’entendais des vieux critiquer les jeunes, je pensais : moi, à 60 ans, je vais dire que les jeunes ont raison. Dont acte.

Y a-t-il des bouleversements, des chocs dans la façon des milléniaux d’aborder le métier qui vous font sursauter ? Par exemple, qu’il faut prendre un interprète membre d’une minorité pour jouer un personnage de cette minorité. Qu’en pensez-vous ?

C’est la seule chose contre laquelle je m’inscris en faux. Bien sûr, si j’ai à défendre le rôle d’un homosexuel persécuté dans un film ou une pièce, je vais probablement le comprendre mieux qu’un hétérosexuel qui n’a jamais vécu ce genre de discrimination. Un acteur noir qui joue un personnage noir le ressent sans doute plus profondément, dans ses tripes, son inconscient collectif, qu’un acteur blanc. Mais jamais je n’empêcherais un acteur hétérosexuel de jouer un personnage homosexuel. Notre métier, c’est d’étudier, d’analyser et de ressentir, afin de bien jouer le plus de palettes possibles. Sinon, on est condamné à toujours jouer la même chose, sans pouvoir aller plus loin. Or, je pense qu’on assiste à l’effet du balancier. À mesure que la société québécoise sera plus métissée, les plateaux le deviendront aussi. D’ici quelques années, Benoît McGinnis jouera le frère de Frédéric Pierre, et personne n’en fera un plat.

Au milieu des années 1980, l’auteur Claude Jasmin avait dénoncé « la mafia rose » au théâtre au Québec. Parmi la génération montante des metteurs en scène à succès (Robert Lepage, Yves Desgagnés, Claude Poissant, Serge Denoncourt) et les jeunes auteurs à succès (Michel Marc Bouchard, René Daniel Dubois, Normand Chaurette), ils étaient tous gais. Était-ce le fruit du hasard ?

Ouf ! C’est délicat comme question… Vous allez me faire dire quelque chose que je ne devrais peut-être pas dire : l’homme hétérosexuel normatif avait moins de choses à dénoncer à ce moment-là. Et dans la création au théâtre, il y a une notion de révolte. Inévitablement. Dans les années 1980, les jeunes gais ont pris leur place. En 2020, c’est au tour des jeunes femmes et d’autres groupes ou minorités d’exprimer leur révolte, leur différence. En même temps, à l’époque, il y avait des hommes hétéros, comme Denis Marleau ou François Girard, et aussi des femmes, comme Lorraine Pintal, Alice Ronfard et Brigitte Haentjens, qui ont fait leur place au théâtre. Affirmer qu’il y a eu une « mafia rose », c’est ridicule.

Y avait-il un point commun, quand même, entre tous ces créateurs et créatrices qui ont fait leur place dans le théâtre au Québec au même moment dans les années 1980 ?

Oui. On était tous des enfants de la télévision. Une nouvelle « gang » d’artistes de la scène pour qui l’image était aussi importante que la parole. Ce qui n’était pas le cas pour la génération d’avant nous.

Votre livre s’intitule L’entremetteur en scène. Pourquoi ce titre ?

Entremetteur, dans le sens de quelqu’un qui dirige, mais, surtout, qui met en contact des gens. Pour moi, le metteur en scène est au centre d’un triangle amoureux : l’œuvre, les interprètes et le public. Je prépare donc des rendez-vous d’amour. Ce livre n’est pas une biographie, mais une réflexion sur mon métier de metteur en scène – un métier encore méconnu pour bien des gens. C’est comme une invitation en coulisses. Et les coulisses, c’est ma tête.

IMAGE FOURNIE PAR LEMÉAC

René Richard Cyr – L’entremetteur en scène, d’André Ducharme

René Richard Cyr – L’entremetteur en scène
André Ducharme
Leméac
327 pages