Les hasards du métier ont fait que je n’avais jamais rencontré Claire Legendre avant la publication de ce 11e livre, Bermudes. Mais ça fait des années que j’entends parler d’elle parce qu’elle est l’une des influences les plus citées chez les écrivaines débutantes que j’ai interviewées.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Cela tient bien sûr au fait qu’elle est professeure de littérature à l’Université de Montréal, et que ses enseignements ont mené quelques-unes de ses étudiantes à la publication — Fanie Demeule ou Sarah Desrosiers, par exemple. Mais plus encore, je pense, à son parcours singulier et aux thèmes de son œuvre qui ont probablement un fort écho chez les aspirantes à la vocation. J’ajouterais qu’elle est aussi vraiment sympathique, pleine d’autodérision, et que son rire est contagieux, alors que je m’étais imaginé une prof terriblement sérieuse, sans trop savoir pourquoi.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Claire Legendre fait paraître Bermudes, pour la rentrée littéraire.

Pour celle qui a dirigé le collectif Nullipares, paru au printemps chez Hamac et qui donne la parole à des écrivaines qui n’ont pas enfanté comme elle, cela doit avoir un sens particulier que d’aider à la naissance d’autres écrivaines. De savoir qu’elle est une inspiration pour plusieurs est flatteur. « Ça fait plaisir. Je connaissais très mal la littérature québécoise quand je suis arrivée ici, admet Legendre qui, née à Nice, s’est installée au Québec en 2011. Je disais comme une boutade que j’étais une spécialiste de la littérature québécoise des années 2025 et ça devient de plus en plus vrai, c’est ça qui est chouette. J’ai de plus en plus d’étudiantes qui commencent à publier. »

Impossible de ne pas aborder avec elle cette lettre signée maintenant par plus de 500 femmes du milieu littéraire québécois lors de la récente vague de dénonciations des violences sexuelles. Plus précisément ce paragraphe qui demande aux critiques de réfléchir à la « fétichisation de la jeune autrice » ou de « l’autrice trash ». Parce que c’est l’un des sujets importants de Bermudes, et que Claire Legendre en a été elle-même l’incarnation à ses débuts lorsqu’elle a publié le roman Viande chez Grasset alors qu’elle n’avait que 20 ans en 1999, en pleine explosion de l’autofiction au féminin qui a fait capoter les médias au tournant des années 2000. « Je m’en suis vraiment pris plein la tête, raconte-t-elle. C’est un livre très trash, très provocateur, très cru, mais pour moi, ce n’était pas de la provocation quand je l’ai écrit en pleurant et en rigolant dans ma chambre d’ado. Je ne l’ai pas vu venir. C’est-à-dire que pendant un mois, on m’a craché à la gueule tous les jours dans tous les journaux de France. Après, j’ai mis 10 ans à me faire pardonner ça et à revenir avec des livres que les critiques ont recommencé à lire et à prendre au sérieux. En arrivant au Québec, je n’avais plus cette image et c’était génial. »

L’idée de Bermudes a germé en 2003, pendant cette période difficile, voire dépressive, après l’expérience de la réception de Viande, et dans le tourment d’un grand chagrin d’amour. Il arrive sept ans après la publication de son dernier roman, Vérité et amour, en 2013. Il contient peut-être tous les naufrages de l’écrivaine, qui a très bien réussi à ne pas se noyer, ce qui est le plus important. Claire Legendre espère que la narratrice de Bermudes n’est pas insupportable et qu’on n’a pas envie de lui « filer des baffes », ce qui m’étonne. Au contraire, je l’ai adorée. Loin d’être une épave, elle est drôle, touchante, désespérée, et forte. Cette narratrice, qui fait une recherche au Québec sur une écrivaine obscure disparue (ou suicidée ?) lors d’une traversée sur le fleuve Saint-Laurent, se demande quoi faire de sa vie maintenant qu’elle a dépassé l’âge de Sylvia Plath ou de Nelly Arcan, parce que selon elle, « peu d’écrivaines survivent à la ménopause ». Jamais remise de sa rupture avec un poète qu’elle aimait, elle multiplie les relations impossibles avec des hommes qui ne sont pas amoureux d’elle ou qui ne la désirent pas vraiment, qui ne lisent pas ses romans parce que leurs projets sont évidemment toujours plus importants, alors qu’elle affiche frontalement son désir sans rien abandonner de ses rêves romantiques. Ce n’est qu’en traversant elle aussi le fleuve Saint-Laurent, et en débarquant à l’île d’Anticosti, qu’elle va renouer avec cette part d’elle-même à la dérive, auprès de gens qui ont choisi d’échouer hors du monde, plutôt que d’en finir.

Claire Legendre, comme sa narratrice, se bat contre les clichés qui l’ont construite — toutes les littéraires, je m’inclus là-dedans, ont eu les mêmes (toujours les mêmes, ai-je parfois envie de brailler). Ceux de la jeune écrivaine au destin tragique, du fantasme d’être une icône, de l’amour fou, de l’exil héroïque. « Dans Bermudes, explique Legendre, il y a ça : qu’est-ce qu’on fait dans une société post-romantique où l’amour n’est plus une valeur première et où on a survécu à sa jeunesse d’écrivaine ? Il y a cette possibilité d’une île, mais le titre était déjà pris ! »

« C’est le romantisme de se dire que, comme j’ai raté ma vie amoureuse, je vais essayer que ça ait de la gueule, poursuit-elle. C’est un truck de rock star, le club des 27, avoir une belle image pour la postérité. »

Je voulais raconter des échecs amoureux et comment cette espèce de romantisme fait qu’on essaie toujours de reproduire le grand amour et qu’on se plante royalement chaque fois. Quand on a grandi et qu’on s’est construit avec cette mythologie, qu’est-ce qu’on en fait après ?

Claire Legendre

« Je ne sais pas ce que je dois faire après 40 ans, parce que je ne me suis jamais projetée au-delà de 40 ans. J’ai 41 ans maintenant, et je suis dans la merde ! [rires] Je n’arrive pas à ne pas vouloir le truc immense et romanesque, à me contenter d’un truc moyen. À la place, j’essaie d’écrire des livres. »

Comment peut-elle penser autrement après avoir vécu l’épreuve du feu de la jeune autrice médiatisée, lorsqu’elle voit que ses étudiantes lisent bien plus Nelly Arcan que Marie-Claire Blais ? « J’ai fait beaucoup de télés quand j’avais 20 ans. C’est très embarrassant, en fait, parce qu’on est content d’être jeune et d’être le prodige. En même temps, c’est insupportable parce que tout le monde nous méprise, et personne ne va vraiment vous lire en ayant envie de vous aimer, c’est un peu le syndrome Vanessa Paradis. Je sais très bien qu’il y a un moment où ce que tu écris doit être vraiment génial pour qu’on continue à parler de toi. Ce romantisme-là, de vouloir écrire une grande œuvre pour ensuite se suicider ou se taire, je le retrouve partout, tout le monde l’a. Ce n’est pas du tout un truc original. »

Ben voilà, prenez-en de la graine, comme on dit.

Bermudes est devenu un projet de trilogie, comme les trois pointes du fameux triangle des Bermudes où l’on est censé disparaître. C’est d’abord ce roman, ce sera une pièce montée l’an prochain par la compagnie Système Kangourou à La Chapelle, mais c’est aussi un film sorti l’an dernier, Bermudes (Nord), tourné à Anticosti avec des gens qui sont des personnages du roman, transposés au plus près du réel comme elle ne l’a jamais fait, selon elle. « Je les ai trouvés hyper beaux et généreux. Avoir ce carambolage avec les autres, à la place du projet de disparition, et qu’à chaque douleur personnelle il y ait une douleur d’autrui en face qui vient la relativiser, c’est un peu sur ce schéma-là que le livre fonctionne. »

Bande-annonce de Bermudes (Nord) de Claire Legendre

Claire Legendre, qui se voit plus comme une immigrée que comme une expatriée française, croit que cet ancrage au Québec depuis près de 10 ans a fini par la transformer. « Je peux paraître très ironique, mais je le suis moins qu’avant, j’assume plus mes sentiments, note-t-elle. Je crois que c’est un des effets que le Québec a sur mon écriture. Je suis plus dans l’altérité et l’empathie. Je me laisse plus aller à ça alors qu’avant, j’étais sur la défensive. Au Québec, on est moins dans l’ironie, on peut se permettre d’être premier degré, ce n’est pas grave, ce n’est pas tabou. Je suis assez contre les bons sentiments, mais quand même, de temps en temps, ça fait du bien, quoi. »

IMAGE FOURNIE PAR LEMÉAC

Bermudes, de Claire Legendre

Bermudes, de Claire Legendre, chez Leméac, 216 pages