Ceci n’est pas un roman adolescent. Enfin si, mais pas comme vous croyez : oubliez la romance, pensez plutôt à la violence. Psychologique, mais aussi physique. Parce que oui, les filles aussi peuvent être méchantes. Envers elles-mêmes. Mais aussi envers les autres. On s’en doutait. Et c’est ici écrit.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

C’est, en gros, comment on pourrait résumer École pour filles, ce deuxième roman à la fois sombre et dérangeant, un brin gothique, signé Ariane Lessard, que beaucoup considèrent comme l’une des nouvelles voix féministes de l’heure.

Après Feue, titre finaliste aux Rendez-vous du premier roman, dans lequel la jeune autrice s’attaquait à la violence faite aux femmes, elle plonge ici dans l’univers de la violence entre femmes : « la violence que les femmes se font à elles-mêmes, et entre elles », résume-t-elle.

Disons d’emblée qu’Ariane Lessard n’a pas franchement le physique de l’emploi. Délicate, avec une voix douce et réfléchie, on la devine du genre timide. Solitaire. Avec ce regard perçant qui laisse présager un imaginaire fertile. Tout sauf agressive, quoi. Paradoxal ? « J’ai toujours été attirée par la possibilité de l’horreur dans le féminin », laisse-t-elle tomber lors d’un entretien néanmoins sympathique, par ce vendredi après-midi ensoleillé. « J’aime explorer les zones d’ombre. » Et elle s’y en donne à cœur joie.

Au risque de se répéter : c’est sombre, angoissant, anxiogène par moments, même. Et ça se lit d’un trait. Comme le titre l’indique, le récit se déroule dans une école, ou plutôt un pensionnat, quelque part on ne sait où, sinon près d’une forêt, dans un non-lieu et surtout un « non-temps ». Hors du temps. Quoique au gré des saisons. Les filles de l’école en question, qui ont toutes des noms d’une autre époque (des amies du primaire de l’autrice, apprendra-t-on), ont de 10 à 20 ans.

Tout commence avec Ariandre, laquelle confie avoir poussé Annette, avant de s’enfuir. « J’ai poussé Annette, parce qu’elle est sotte. » C’est cru, brut, et ça sonne vrai. Arrive ensuite Corinne, qui voudrait être un garçon pour retourner auprès de ses frères. Puis Colette, laquelle nous apprend que cette même Corinne a des ongles pointus comme ceux d’un chat, avec lesquels elle a griffé Jeanne jusqu’au sang. Puis Diane, la muette, « murée » dans son mutisme, qui s’exprime sans pause ni ponctuation (« Comme des coupures Comme mon couteau Comme je m’accroche Comme si je sombrais Comme si je nageais Comme si je n’existais pas »). Diane qui enserre les arbres dans le bois. Et plusieurs autres encore. Sans oublier les sœurs : Dame Dominique, Dame Anne et Dame Angoisse.

Tour à tour, chacune prend et reprend la parole, dans de courts chapitres mi-lyriques, mi-mystiques, par moments opaques, toujours au je, révélant tantôt imagination, leur paranoïa, leur sorcellerie ou leur sensualité, avec ce soupçon de violence et de méchanceté latentes.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE WEB DE LA MÈCHE

École pour filles, d’Ariane Lessard

On a tous cette violence-là en nous. Et mon écriture est une manière de la montrer. J’aime écrire sans qu’il y ait un narrateur principal.

Ariane Lessard

« C’est une espèce d’entrée dans la psyché adolescente, poursuit l’autrice, et j’aime dire sans interférence, parce qu’on a directement la parole de ces filles-là. C’est un univers féminin, féministe, sans masculinité, ou presque. »

Eh oui, c’est voulu : « J’avais envie de libérer cette parole féminine là, et je voyais mal une présence masculine dans une école pour filles. Oui, c’est volontaire, il est important de créer des communautés entièrement féminines. Il y en a assez de gars, en littérature, et dans la vie, aussi… »

Cela dit, cette communauté n’est pas forcément salvatrice. Au contraire. Dans ce huis clos féminin du pensionnat, chaque drame est plutôt amplifié. Chaque pensée, chaque tourment, grossi. « Mais si chaque narratrice, au lieu de penser par elle-même, avait parlé… », se questionne Ariane Lessard, sans cacher qu’elle-même, adolescente, était « clairement beaucoup trop dans [sa] tête, au lieu d’être avec les autres… ».

Ça choque et ça dérange, donc, notamment parce que ça détonne : « Une fille qui vit avec de la colère et de la violence, c’est vraiment mal vu. On n’en parle pas. Elle ne peut pas vraiment le montrer, et ça se vit d’une façon intérieure », note-t-elle. On devine ici le fait vécu.

Parlant de fait vécu, l’autrice a grandi à côté d’un monastère de sœurs cloîtrées. Le lieu l’a toujours fascinée. « C’était un univers assez gothique et épeurant », univers, avec ses longs couloirs à la Shining de Stanley Kubrick, que l’on retrouve quelque peu ici. « Très jeune, confie-t-elle, j’ai été attirée par le cinéma d’horreur. J’ai été pétrifiée par ça aussi. Mais ce sentiment d’aller dans cette peur-là, je le trouve intéressant. »

Alors si l’envie vous prend à votre tour, ce livre est pour vous. À lire un soir d’épouvante, « avec du popcorn », conclut Ariane Lessard en souriant.

École pour filles, d’Ariane Lessard, La mèche, 138 pages