Quatre mois après la date de publication prévue, reportée pour cause de pandémie mondiale, Tristan Malavoy lance le 11 août son deuxième roman, L’œil de Jupiter, récit de tempêtes, mais aussi d’accalmies possibles qui, sous les astres immuables, fait le pont entre le XVIIIsiècle et aujourd’hui.

Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse

« Ce qui est bien avec la littérature, c’est que ce n’est pas passé date facilement. Dans la vie d’un livre, c’est quoi, trois ou quatre mois d’écart ? »

Même s’il est philosophe et qu’il lance ces jours-ci ce livre avec « une plus grande confiance » que si l’évènement avait eu lieu au mois de mars, le report a quand même été difficile à encaisser, admet Tristan Malavoy, qui a eu l’impression que son vol plané vers la sortie de son livre a été interrompu soudainement par « une chute libre ».

Quand on sort de l’énorme chantier qui est l’écriture d’un roman et qu’on reprend notre souffle, la seule chose dont on a envie, c’est qu’il vive sa vie de livre. J’étais à quelques jours de ça quand tout a volé en éclats. Alors j’ai l’impression d’une boucle bouclée et j’ai hâte de le voir circuler.

Tristan Malavoy

Surtout que l’impulsion est peut-être encore plus grande aujourd’hui, dans la mesure où ce roman qui se déroule en grande partie à La Nouvelle-Orléans aborde des sujets plus que d’actualité. « Les statues qu’on déboulonne aux États-Unis, le racisme systémique, sans être le sujet principal, sont abordés. » Et on peut faire le lien avec la COVID-19 aussi, puisque la partie historique du livre relate entre autres l’épidémie de fièvre jaune à la fin du XVIIIsiècle, qui a fauché des milliers de vies à La Nouvelle-Orléans.

« Ce sujet des épidémies m’a toujours intéressé. C’est une des choses dont on pensait qu’on était sortis, les grandes épidémies en Occident. Il y a tellement de moyens pour lutter contre ça maintenant. Et là, le pays le plus puissant du monde est dépassé par ça – pour des raisons politiques aussi, bien sûr. Mais c’est fou qu’en 2020, en quelques mois, ce géant aux pieds d’argile ait basculé à cause d’un virus qui vient d’apparaître. »

Apaisement

Fasciné par les cycles, l’Histoire qui bégaie tout comme ses grands moments de bascule, Tristan Malavoy aime les récits qui font le lien entre le passé et le présent. C’était aussi le cas dans son précédent roman, Le nid de pierres. « Il y en a toujours à faire, même si on croit souvent être en rupture absolue avec le passé », dit le romancier, qui aime observer autant ce qui est resté pareil que ce qui a évolué au fil du temps.

J’ai eu une envie d’installer une chambre de résonance entre ce XVIIIsiècle absolument passionnant, pendant lequel l’identité de l’Amérique s’est développée pour beaucoup, et notre époque où l’ADN de l’Amérique est énormément remis en question.

Tristan Malavoy

L’œil de Jupiter met donc en relief deux récits : celui de Simon, 49 ans, prof d’histoire dans un cégep montréalais en rupture avec sa vie – on comprendra à la fin pourquoi – qui va se perdre à La Nouvelle-Orléans, et celui d’Anne, jeune Acadienne qui a fui la révolte des esclaves à Saint-Domingue en 1792 pour aboutir à La Nouvelle-Orléans et tenter d’y construire la sienne.

L’histoire d’Anne, « pleine de trous », lui a été racontée par un parent éloigné, mais Tristan Malavoy en a vite vu le potentiel romanesque. Lui restait à la rattacher à une histoire contemporaine, et le personnage de Simon s’est imposé comme vecteur, car non seulement il a ses propres enjeux, mais il mène en quelque sorte l’enquête.

« Il était l’émissaire parfait pour aller à la rencontre de cette Anne et à la découverte de La Nouvelle-Orléans. Mais je pense que plus on entre dans le roman, plus on comprend que c’est une histoire de tempêtes. Il y a les tempêtes cosmiques, comme les ouragans qui frappent la ville. Il y a les tempêtes sociales, les mouvements de l’histoire qui ont du bon, mais qui font beaucoup de dommages collatéraux. Et les tempêtes intimes, qu’on porte tous à des degrés divers, qu’on ne sait pas trop comment avancer avec, et qu’on espère voir s’apaiser. »

Car si la plus grosse de toutes, celle qu’on appelle l’œil de Jupiter et qui forme cette tache rouge à la surface de la planète, peut se calmer – elle a perdu un tiers de sa surface depuis un siècle –, « pourquoi pas les nôtres », demande Tristan Malavoy, que le sujet de la rédemption intéresse. Il est probablement trop tôt pour que Simon y arrive, mais c’est ce que réussit à trouver un autre des personnages, un capitaine espagnol qui a du sang sur les mains et qui tentera de se racheter auprès d’Anne.

« Les êtres humains composent tous avec les épisodes plus troubles de leur passé. Ça nous ramène à ce qui se passe en ce moment, avec les dénonciations. Comment on peut d’une part admettre et faire son mea culpa, et d’autre part pacifier sa vie ? J’ai connu des gens au cours des dernières années qui ont posé des gestes qu’ils regrettent, je pense à un ami en particulier, qui a véritablement changé. Il est devenu une des personnes les plus accomplies et les plus saines que je connaisse. Ça m’intéresse d’assister à ça, et c’est une des choses dont j’ai voulu indirectement parler à travers Simon. »

Conversation

Parmi tous les personnages du livre, il y a aussi celui de La Nouvelle-Orléans, ville aux couches historiques multiples que l’auteur a découverte à des fins de recherche, et qui l’a véritablement fasciné. « Il n’y a pas tant de villes qui ont une vraie personnalité. C’est un décor pour l’histoire, mais j’ai voulu aussi la faire vibrer, faire ressentir ce qu’on ressent dans ses rues. Si j’ai pu rendre un peu de sa personnalité dans le livre, je suis content. »

Maintenant que L’œil de Jupiter est enfin sorti, Tristan Malavoy souhaite qu’il rejoigne le plus grand nombre de personnes. S’il a décidé de ne pas faire un roman historique pur – il avait amplement la matière –, c’est qu’il se considère comme un romancier contemporain. Mais il aime bien l’idée d’avoir offert « deux histoires pour le prix d’une » dans ce roman gigogne où l’Histoire vient donner un nouvel éclairage à notre époque.

« Un roman, ce n’est pas juste un roman, c’est un objet de conversation, de réflexion, une chambre d’écho. Et j’ai envie de participer à la grande conversation de mon époque. »

IMAGE FOURNIE PAR BORÉAL

L’œil de Jupiter, Tristan Malavoy, Boréal, 280 pages

L’œil de Jupiter, Tristan Malavoy, Boréal, 280 pages